Nationaliste Social et Ethniciste

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1962, l'Algérie indépendante

Les citoyens algériens viennent de se déplacer pour un scrutin législatif de première importance dans le contexte du « printemps arabe ». L’Algérie n’a semble-t-il pas envie de connaître un « automne islamiste », si l’on en juge par les résultats. Les formations religieuses enregistrent un revers aussi impressionnant qu’étonnant. On peut s’interroger sur l’honnêteté du scrutin, mais les observateurs étrangers, dont deux cents envoyés par l’Union africaine et cent cinquante par l’Union européenne, ne paraissent pas avoir observé de fraudes majeures sur place. Si donc la défaite des intégristes est avérée, c’est la meilleure nouvelle en provenance du monde arabe depuis pas mal de temps…

 


 

Mais cet article sera consacré au passé commun, et douloureux, de la France et de l’Algérie : la période coloniale, de 1830 à 1962. Il y a cinquante ans en effet, grâce aux accords d’Evian du 18 mars 1962 mettant fin au conflit colonial, naissait la République algérienne démocratique et populaire, une titulature proche de celle des pays communistes d’Europe de l’est. A cette époque, les dirigeants de la jeune Algérie indépendante étaient en partie séduits par le modèle socialiste. Les résultats ne furent pas au rendez-vous, si l’on en juge par le nombre d’Algériens qui ont émigré depuis l’indépendance, essentiellement en France. Le FLN (Front de Libération Nationale) a fini par devenir une espèce de mafia, comme le parti de Bourguiba et de Ben Ali en Tunisie. Toutefois, les Algériens semblent se méfier des islamistes plus qu’ailleurs, et on peut les comprendre : les GIA (Groupes Islamiques Armés) ont plongé le pays dans une sanglante guerre civile qui fit plusieurs dizaines de milliers de morts au cours des années 90. Il n’en demeure pas moins que le taux de chômage est toujours très élevé dans la jeunesse du pays. Le temps passant, il devient difficile de faire porter le chapeau à l’ancienne puissance coloniale… La France et l’Algérie entretiennent des rapports qui sont périodiquement difficiles. Nicolas Sarkozy refusait la repentance et, sur ce point-là du moins, il n’avait pas tort. Les choses vont peut-être changer, car la gauche est au pouvoir. A Marseille, Jean-Luc Mélenchon a prononcé une ode au métissage, à la Méditerranée et l’inestimable apport du Maghreb à la France. Mais, plus important encore, le premier déplacement de François Hollande, après son investiture comme candidat au terme des primaires socialistes, avait été consacré à la mémoire des victimes algériennes de la répression en France, à Clichy, durant la guerre d’Algérie (1). On comprend mieux pourquoi des drapeaux algériens étaient agités place de la Bastille le soir du 6 mai… Je m’étonne toujours de ces politiques qui auraient presque plus d’égards pour « les autres » que pour leurs compatriotes. Mais il est vrai que les binationaux franco-algériens forment un réservoir d’électeurs prometteur et en expansion. Revenons cependant au commencement.

 

La difficile conquête de l’Algérie

A la fin des années 1820, la Restauration connaît ses dernières heures en France. Il faut dire que le fougueux et imprudent Charles X a succédé à son frère, le débonnaire Louis XVIII, en 1824. Ce dernier avait eu l’intelligence de comprendre qu’après la Révolution et l’Empire, plus rien ne serait comme avant. Si les Français s’étaient lassés des excès révolutionnaires comme des guerres napoléoniennes, beaucoup restaient au fond très attachés à certains acquis de cette période troublée : l’égalité devant la loi, l’abolition des privilèges et des droits seigneuriaux, la vente des biens du clergé, le Code civil… Tout cela représentait malgré tout un progrès appréciable. Dans les campagnes (et la France était très rurale à cette époque), on craignait le retour des aristocrates. D’autant que certains « ultras » partisans de Charles X se voyaient bien rétablir le régime seigneurial. Bref, la popularité de Charles X n’était pas au beau fixe. Comme souvent lorsqu’un régime a des problèmes intérieurs, les dirigeants tentent de gagner du prestige sur la scène internationale. La Restauration n’a pas le prestige militaire de la Révolution et de l’Empire, aucun fait d’arme à son actif n’égale Fleurus ou Austerlitz. De plus, Louis XVIII est quand même revenu dans les « fourgons de l’étranger ». Charles X se dit qu’une victoire digne de ce nom fera oublier aux Français les mesures autoritaires qu’il multiplie depuis plusieurs années. Or il se trouve que la France a un contentieux avec la Régence d’Alger, de l’autre côté de la Méditerranée.

 

La Régence d’Alger est un puissant état d’Afrique du Nord, né au XVI° siècle. Il s’agit officiellement d’une province ottomane, mais la Sublime Porte n’exerce qu’une autorité nominale sur cette lointaine contrée occidentale. Le dey d’Alger, gouverneur au nom du sultan, dispose d’une large autonomie. La flotte algéroise fait régner la terreur en Méditerranée occidentale, pratiquant la piraterie… ou faisant payer très cher aux nations européennes le respect de leurs pavillons. Un état enrichi des razzias et du racket maritime. En 1798, le dey a aidé le Directoire, confronté à des difficultés financières, en prêtant de l’argent pour que la France puisse acheter du blé afin de ravitailler ses troupes. Un prêt sans intérêt, précisons-le. Trente ans plus tard, le prêt n’a été que partiellement remboursé, et des intermédiaires douteux se sont rempli les poches. Le dey, lui, attend toujours (même si le titulaire de la fonction a changé). En 1827, le dey Hussein est furieux : outre le non-remboursement du prêt (à ses yeux), les Français se sont permis de fortifier un point de la côte qu’ils occupent. Au cours d’une audience, le dey donne de colère un « coup d’éventail » au consul de France, Pierre Deval. Ce geste est un casus belli pour le gouvernement de Charles X. La guerre commence.

 

Le 14 juin 1830, 37 000 soldats français commandés par le maréchal de Bourmont (qui trahit Napoléon trois jours avant Waterloo) débarquent en Algérie. Après quelques semaines de combats meurtriers, Alger est prise, puis Bône et Oran sont occupées. Sur ces entrefaites, Charles X est chassé par la révolution des « trois glorieuses » de juillet 1830. Louis-Philippe d’Orléans devient « roi des Français ». En Algérie, tout reste à faire. Or la monarchie de juillet se désintéresse d’abord de cette conquête. La résistance s’organise, autour de Constantine à l’est, et autour d’un jeune homme de vingt-quatre ans, l’émir Abd el-Kader, à l’ouest à partir de 1832. Abd el-Kader est un chef habile et charismatique. Il fédère plusieurs tribus. Il est un peu le « Vercingétorix algérien ». Les Français sont vaincus en 1835 et en 1836, et échouent dans le même temps devant Constantine. Les généraux français préfèrent traiter avec Abd el-Kader et lui céder du terrain, pour se concentrer sur Constantine. Cette dernière est prise en octobre 1837 après une résistance farouche. Il n’y a aucune honte à reconnaître qu’un ennemi s’est montré valeureux. Les Arabes et Berbères d’Algérie, c’est en fait, ont vaillamment défendu leur liberté, et il faut saluer leur courage. Plus tard, ces talents militaires seront mis au service de la France durant les deux guerres mondiales. En 1839, les hostilités reprennent avec Abd el-Kader. Deux ans plus tard, le général Bugeaud prend le commandement des troupes d’Afrique, et l’on peut dire qu’il est le véritable conquérant de l’Algérie. Il développe et systématise une tactique de guérilla, fondée sur des opérations de troupes mobiles. L’efficacité va de pair avec la cruauté : les exactions seront nombreuses, des deux côtés d’ailleurs. Bugeaud reçoit les moyens pour ses campagnes : plus de 100 000 soldats français sont présents en Algérie en 1846. Abd el-Kader recule, puis se réfugie au Maroc auquel il réclame de l’aide. Mais les Marocains sont battus en 1844. Abd el-Kader, traqué, se rend finalement en 1847. Il est envoyé en France, logé au château d’Amboise. Sa liberté lui est rendue en 1852 par Napoléon III. Abd el-Kader s’installe à Damas, où il protège en 1860 les chrétiens menacés par les druzes. Il respecta toujours sa parole de ne plus intervenir dans les affaires algériennes.

 

Prise de Constantine, tableau d'Horace Vernet (Château de Versailles)

 

En Kabylie, la guerre continue. Les Français brûlent, pillent, emmurent, enfument mais les Kabyles restent indomptables. En France, Tocqueville s’élève contre ces excès. Bugeaud est relevé de ses fonctions. Dans le même temps, les opérations se déplacent vers le sud.  Les Français prennent Laghouat après un féroce combat. Enfin, en 1857, les derniers Kabyles font leur soumission, vingt-sept ans après l’arrivée des premiers soldats français… Napoléon III se rend à Alger en 1860. Il caresse alors un de ses projets un peu fous qui font tout à la fois la grandeur du Second Empire et son malheur, par le caractère aventureux et improvisé que prennent souvent la réalisation de desseins parfois visionnaires, souvent généreux. L’empereur veut freiner la colonisation européenne et commence à accorder certains droits, y compris politiques, aux musulmans. Napoléon III songe à soutenir la création d’une grande nation arabe dont l’Algérie pourrait être le Piémont. Mais les combats se poursuivent au sud. Finalement ce projet, plus respectueux des autochtones et peut-être plus sage à bien des égards, s’effondre avec son inspirateur dans la débâcle de 1870. Les colons français, jusqu’alors contenus par l’empereur, voient leur influence augmenter avec la République naissante. Le bachaga Mokrani, un grand féodal arabe, loyal à l’empereur, prend alors la tête d’une rébellion en mars 1871. Le gouvernement français rejette les ouvertures de Mokrani, qui laisse alors proclamer le jihad, la guerre sainte islamique. 100 000 Arabes et Berbères prennent les armes. Il faut neuf mois et l’envoi de renforts pour mater la révolte qui embrase le Constantinois et la Kabylie. Mokrani est tué et les meilleures terres de Kabylie confisquées au profit des colons.

 

Il est difficile d’établir un bilan chiffré et précis des pertes. Les historiens estiment que plus de 100 000 Français, surtout des militaires, sont morts en près de trente ans. Du côté algérien, les pertes furent plus considérables encore, on peut même parler de « régression démographique ». Aux guerriers morts au combat et aux victimes des massacres, il faut ajouter  les pertes qui sont une conséquence indirecte de la conquête française : on peut évoquer la disette de 1867-1868, doublée d’une épidémie de choléra et de typhus, qui tue 300 000 Algériens ; on peut signaler la misère dans laquelle sont plongés les Kabyles après la révolte de 1871. La conquête française a été très meurtrière, c’est un fait, et il ne s’agit pas ici de prétendre que les Français se sont conduits comme des enfants de chœur. Mais il faut rappeler que la conquête arabe du Maghreb ne fut pas non plus des plus tendres… Toute guerre amène son lot d’atrocités et d’exactions. Les Français en Algérie ne se sont signalés ni par leur sadisme, ni par leur mansuétude.

 

Colonisation européenne et statut des musulmans

Rétrospectivement, je pense, et d’autres Français sans doute sont de cet avis, la colonisation de l’Algérie fut une erreur. Mais il est bien facile de juger quand on connaît la fin de l’histoire ! Au XIX° siècle, après une conquête difficile, avec une population autochtone en régression, la France pouvait raisonnablement penser que le terrain était favorable pour faire de l’Algérie une terre française. L’Algérie sera la seule véritable colonie française de peuplement. Ces colons, appelés couramment « pieds-noirs », seront presque un million en 1962. Ils sont d’origine française bien sûr, d’Alsace-Lorraine (quelques milliers), du Midi surtout, mais aussi italienne (à ne pas confondre avec les Corses qui forment aussi un contingent non-négligeable), espagnole ou même maltaise. Quant aux juifs d’Algérie, ils deviennent français grâce au fameux décret Crémieux de 1870. Malgré les efforts du gouvernement pour stimuler la colonisation agraire, la grande majorité des colons demeure urbaine, et le phénomène ira en s’accroissant : 85 % des Européens vivent en ville, surtout sur le littoral, en 1954. Pourtant, les colons possèdent l’essentiel des terres, et même des meilleures terres, obtenues grâce aux confiscations massives qui accompagnent ou suivent la conquête. Mais ce sont pour l’essentiel de grands propriétaires absentéistes qui mènent une vie urbaine et laissent la gestion des domaines à des régisseurs. Cette classe de grands propriétaires fonciers a produit l’archétype du colon, alors que ces gens-là furent toujours minoritaires. On a tendance à voir le pied-noir comme un profiteur, un exploiteur, vivant sur le dos des indigènes. Cette vision mérite d’être corrigée. Beaucoup de colons européens furent des petites gens, artisans, commerçants, fonctionnaires aussi (l’Etat a en effet fourni les moyens de subsistance à de nombreux pieds-noirs), quelques petits fermiers. Et comme souvent, ce ne sont pas les riches qui souffriront le plus de la perte de l’Algérie… Malgré sa relative importance numérique, la colonisation européenne resta finalement superficielle, cantonnée à l’espace urbain et littoral. Les Français ne sanctifièrent point par la charrue la terre qu’ils avaient conquise par l’épée, contrairement, par exemple, aux Afrikaners d’Afrique du Sud.

 

Et les indigènes ? La politique française à leur égard balança toujours entre méfiance, condescendance et volonté de francisation. Une élite francisée vit le jour parmi les Algériens, mais lasse d’attendre une égalité des droits parfois promise et jamais accordée, elle finit par réclamer l’indépendance. En 1865, les Algériens sont déclarés Français, mais ils devaient rester, il faut bien le dire, des Français de seconde zone, un peu comme les pérégrins de l’Empire romain. Les indigènes sont « sujets français », et non citoyens. Dans le domaine juridique, une situation d’exception prévalut longtemps, dans un sens qui favorisait la sévérité (pour ne pas dire l’iniquité) à l’égard des musulmans. Par certains aspects, on peut dire que la domination française fut tyrannique. D’un point de vue économique, il semble bien que la colonisation conduisit à un appauvrissement global des Algériens, phénomène déjà constaté par Tocqueville à la fin de la monarchie de juillet. On signale d’ailleurs des famines en 1887, 1893, 1897, 1917, etc. Le seul point « positif » si l’on peut dire fut le respect des coutumes locales. Les musulmans étaient les héritiers d’une ancienne civilisation, non dénuée de prestige, même si l’Algérie appartient à la périphérie du monde arabe dont le centre de gravité intellectuelle se trouva toujours du côté de la Syrie, de l’Irak et de l’Egypte… ou de l’Espagne au Moyen Âge. Alger n’a jamais rivalisé avec Damas, Bagdad, Le Caire ou même Grenade. Pour autant, la civilisation musulmane du Maghreb, certes un peu plus rustique qu’ailleurs, n’était point méprisable. La France ne chercha pas à convertir de force les indigènes, et elle respecta leur religion.

 

L’Algérie coloniale constitua une société où la ségrégation régnait. Colons et indigènes cohabitèrent pendant cent trente ans, sans vraiment se mélanger, ni même chercher à se comprendre, à quelques exceptions près. Pour le pied-noir, l’Algérien resta toujours le sauvage, le barbare, l’employé pas très futé et pas très zélé. Un rebelle en puissance, à la fois craint et méprisé. On se demande bien pourquoi… Auriez-vous été motivé pour cultiver des terres qui, jadis vous appartenant, sont à présent propriété d’un étranger qui vous a spolié ? La réponse est simple. Pour l’indigène, le colon demeura l’étranger, l’envahisseur, l’infidèle aussi. Le fossé culturel fut amplifié par les différences de statuts. Il y a eu de notables exceptions : il s’est trouvé, c’est vrai, des colons sensibles à la condition des musulmans, désireux que la prospérité du pays profite aux deux communautés. Et il s’est trouvé des Algériens séduits par la France, sa culture, ses valeurs, sa force aussi, car certains vécurent comme un honneur de servir sous l’uniforme français. Mais tout cela est resté marginal dans une société où les préjugés et les tensions ont toujours dominé.

 

Le mouvement indépendantiste et la guerre d’Algérie

Au début du XX° siècle, quelques musulmans francisés et acquis aux valeurs républicaines commencent à se manifester. On les surnomme les Jeunes Algériens, par analogie avec les Jeunes Turcs, qui réclament une modernisation de l’empire ottoman. Il ne s’agit pas pour le moment d’indépendance, mais de demander l’égalité. Après tout, la République française écrit Liberté et Egalité sur les frontons de ses mairies, pourquoi en prive-t-elle ses « sujets » d’Algérie ? Cette revendication légitime, qui veut l’intégration et non la sécession, est pourtant la première pierre posée pour l’édification d’une conscience nationale. Les Jeunes Algériens défendent l’identité musulmane et arabe de leur peuple, qui doit être respecté comme tel. La nation algérienne est une création française. Avant 1830, la Régence d’Alger et les diverses tribus de l’intérieur, sans parler des oasis du sud, forment une mosaïque ethnique dénuée de réelle cohésion. Ce qui va forger l’unité des Algériens, leur destin commun, c’est la domination française et son rejet. Ironie de l’histoire, la France, initiatrice en Europe du développement des nationalités depuis la Révolution, va en créer une en Afrique du Nord par son refus d’émanciper les populations qu’elle a soumises. Les Jeunes Algériens trouvent un soutien en la personne de l’émir Khaled, petit-fils d’Abd el-Kader. Les Jeunes Algériens, dont une des grandes figures est le pharmacien Ferhat Abbas, réclament surtout l’égalité des droits pour les élites francisées. Ce ne sont pas des révolutionnaires. Le gouvernement français est un temps tenté de leur accorder ce qu’ils demandent. Les colons toujours s’y opposeront. Les Jeunes Algériens glissent alors vers l’indépendantisme. Parallèlement, la renaissance de l’islam, sa promotion comme religion « nationale » et ciment des Algériens travaillent la population. Ibn Badis et les oulémas rejettent l’assimilation, affirmant la spécificité culturelle et historique de la nation algérienne. Cette idéologie est en partie reprise par Messali Hadj et l’Etoile nord-africaine, née en 1926, devenue plus tard le Parti du Peuple Algérien (PPA). Hadj est emprisonné en 1937, car sa formation connaît un développement inquiétant aux yeux des autorités françaises.

 

Ainsi l’intransigeance des pieds-noirs a fait échouer toutes les tentatives de faire des Algériens des citoyens français. La responsabilité des colons ne saurait être passée sous silence. Mais il est tout aussi ridicule de leur attribuer à eux seuls l’échec de la francisation de l’Algérie. Les Jeunes Algériens furent toujours minoritaires. Les nationalistes religieux, dès le début, rejetèrent fermement l’assimilation, en proclamant le caractère arabe et musulman du peuple algérien. Or l’arabité et l’islam ne sont pas solubles dans la République laïque française. La Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen n’est pas, et ne sera jamais conciliable avec le Coran et la tradition musulmane. Après la Seconde Guerre Mondiale, la situation en Algérie est de plus en plus favorable aux nationalistes. Les colons sont moins d’un million face à neuf millions de musulmans, une population qui a triplé depuis les années 1870. Les pieds-noirs commencent à se résoudre à des concessions, mais il est trop tard dans un monde où les empires coloniaux sont partout liquidés. Dès 1945, on relève des troubles dans le Constantinois qui débouchent sur les massacres de Sétif : l’assassinat d’une centaine de colons déclenche des représailles féroces, entre 8 000 et 15 000 musulmans (45 000 selon le gouvernement algérien) sont tués. La peur et la haine s’installent en Algérie. En 1954, la guerre d’indépendance commence officiellement dans la nuit du 31 octobre au 1er novembre avec une série d’attentats qui constituent la « Toussaint rouge ». Mais le conflit avait-il jamais cessé ?

 

Je ne vais pas décrire dans le menu les affrontements. La guerre d’Algérie fut une « sale guerre » comme quasiment toutes les guerres. Les guerres comme celles opposant les Alliés à l’Allemagne nazie, sorte de croisade contre le racisme, l’antisémitisme, l’avilissement de l’homme sont l’exception et non la règle. La guerre d’Algérie a opposé la France, qui voulait garder une part de son empire après les humiliations de 1940 et de 1954 (à Dien Bien Phu) et défendre les intérêts des pieds-noirs, aux nationalistes algériens qui voulaient mettre fin à plus d’un siècle d’oppression. Il n’y eut ni gentils, ni méchants, simplement l’affrontement de deux logiques inconciliables. Ce fut une guerre d’embuscades, d’escarmouches, une guérilla épuisante où la frontière entre civils et militaires côté algérien apparaît parfois floue. Exactions, massacres, tortures, tout cela s’est produit. Et ce ne fut l’apanage d’aucun camp. Jusqu’à 500 000 soldats français, dont des appelés, ont été mobilisés pour quadriller l’Algérie. Il est difficile d’établir un bilan chiffré. Environ 30 000 Français et 300 000 Algériens seraient morts durant le conflit, d’après les estimations les plus récentes des universitaires. Les pertes françaises sont moins sujettes à débat. Mais le nombre de victimes algériennes reste un enjeu politique et mémoriel important. Le gouvernement algérien avance le chiffre d’un million et demi de « martyrs ». Ce chiffre est faux d’une part, et d’autre part, des Algériens ont été tués… par les nationalistes du FLN, soit qu’ils étaient pro-français, trop tièdes ou acquis à un mouvement indépendantiste rival. La guerre civile entre FLN et MNA (Mouvement National Algérien de Messali Hadj) aurait fait près de 10 000 morts… La guerre d’Algérie a eu des répercussions importantes en France : elle a balayé la IV° République dont les dirigeants étaient incapables de sortir du bourbier algérien. De Gaulle a pu s’imposer en 1958, sous la menace des militaires et en mentant aux colons d’Algérie, mais il a mis fin à la guerre. La guerre atteignit la métropole : FLN et OAS (Organisation Armée Secrète, pro-colonialiste) y commettent des attentats. La répression se fait plus brutale, à Clichy comme à Charonne, mais les thuriféraires des « victimes » oublient les attentats, ciblés contre des policiers, qui ont précédé. Un climat de guerre civile s’est installé des deux côtés de la Méditerranée. En 1962, après huit années d’une guerre éprouvante devenue impopulaire, de Gaulle laissait les Algériens proclamer leur indépendance, la plupart des Français de métropole étaient sans doute soulagés, tandis que les pieds-noirs entamaient leur douloureux exode et certains harkis connaissaient un sort tragique. A noter que l’Algérie a allègrement violé les accords d’Evian : massacres de harkis, confiscation des biens des colons sans indemnisation…

 

Conclusion

Je reste partagé sur l’indépendance de l’Algérie. Je ne suis pas un nostalgique de l’empire, ni un partisan de la colonisation. Il est légitime que les Algériens aient voulu vivre librement dans leur pays. D’un autre côté, je pense aux pieds-noirs. Ces gens ont été enrôlés durant la Seconde Guerre Mondiale. Ils se sont battus pour la France, avec les indigènes, et ont subi des pertes importantes. Pour ce service rendu, la France les a abandonnés, les contraignant à un exil qui leur fit parfois tout perdre. De Gaulle a menti aux Français d’Algérie comme aux militaires. L’issue de la guerre d’Algérie est aussi une humiliation, la troisième en une vingtaine d’années, pour l’armée française qui, après avoir déployé des moyens considérables pour réduire la rébellion et obtenu quelques résultats, se retrouve vaincue et accusée de crimes… alors qu’elle avait agi avec l’accord du gouvernement. Il me semble qu’une partie du littoral aurait dû être laissée aux colons. D’un autre côté, quand on voit ce que sont devenues Ceuta et Melilla…

 

Par ailleurs, et quoi qu’on pense de la guerre d’Algérie, un soldat mort pour la France reste un soldat mort pour la France. Et je veux dire ici le mépris et le dégoût que m’inspirent les « porteurs de valise », considérés par certains comme des héros, alors qu’ils ont aidé à financer le meurtre de leurs compatriotes. Je peux comprendre l’hostilité au colonialisme et à la guerre, mais je ne peux pas accepter qu’on soutienne matériellement ceux qui, sur le terrain, tuent des soldats français. Cela s’appelle de la haute trahison.

 

Enfin, l’issue de la politique coloniale en Algérie doit nous faire réfléchir. Cent trente ans durant, l’assimilation a échoué. Parce que les colons ne la voulaient pas, et parce que, il faut le dire, les Algériens pour beaucoup ne la souhaitaient pas. Par quel miracle donc, alors que le contentieux colonial reste dans les esprits, et y demeurera longtemps (c’est un des fondements idéologiques de l’Etat algérien, les autres étant l’arabité et l’islam), par quel miracle les immigrés d’origine algérienne, et plus généralement maghrébine, deviendraient-ils aujourd’hui des Français « comme les autres » ? Pourquoi réussirions-nous ici ce que nous avons raté en Algérie ? Parce que le contexte est différent ? Mais la nation algérienne a fondé son identité sur son caractère arabe et musulman, et elle a usé de cette définition pour rejeter le principe d’assimilation. Comment avoir la certitude que les mêmes arguments identitaires utilisés là-bas ne seront pas repris ici ? Aujourd’hui, certains, dirigeants politiques ou associatifs, intellectuels, veulent nous faire croire que les Maghrébins, musulmans et arabes, sont prêts à accepter ce qu’ils ont refusé pendant des décennies. Pourquoi croire à un tel retournement de situation, à un tel changement de mentalité ?

 

Et quand bien même. Quel intérêt l’identité française peut bien représenter pour les gens d’origine maghrébine ? La victoire de la gauche, qui n’a pas que des mauvais côtés (la droite était usée, je trouve, par le pouvoir… et Nicolas Sarkozy était un peu usant à l’usage), pourrait malheureusement signer le retour en force des lobbies mémoriels et de l'idéologie de la repentance. A gauche, on aime la République, ses valeurs, c’est sûr, mais on en oublie souvent d’aimer la France dans toute sa complexité. On ne peut pas être fier de Voltaire, Hugo, Schoelcher, Jaurès et couvrir le reste d’anathèmes. J’ai cru comprendre que Mme Christiane Taubira était pressentie pour un ministère. Les états de service de la dame sont édifiants (2). Comment un pays peut-il faire respecter sa culture quand ses propres dirigeants ne l’aiment pas, ou du moins lui préfèrent les « autres », et criminalisent son histoire ?

 

(1) //blog-nationaliste.blog4ever.com/blog/lire-article-286920-3093201-francois_hollande_a_clichy__le_poids_des_symboles.html

 

(2) //blog-nationaliste.blog4ever.com/blog/lire-article-286920-1276085-commemorons_l_esclavage.html



16/05/2012
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