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Bahreïn: la compassion sélective des capitales occidentales

Il est bien difficile pour un pays d’afficher ostensiblement de grands principes et de s’y tenir. Par conséquent, il m’a toujours paru plus sage d’affirmer les grands principes un peu plus discrètement, tout en travaillant plus sincèrement à les servir. Aujourd’hui, c’est le contraire : on crie, on hurle, on jure ses grands dieux que rien ne compte plus que la liberté, les droits de l’homme et la démocratie. Les faits démentent cruellement ses assertions. Je me suis toujours demandé pourquoi les Biélorusses et les Nord-Coréens avaient le droit d’être plaints par tous les humanistes de service, quand le sort des Saoudiens et des Chinois émeut si peu. L’exemple de Bahreïn est significatif.

 

Qu’est-ce que Bahreïn ?

Le Royaume de Bahreïn est un confetti, une île minuscule de 665 km². Ce micro-état pourrait n’être qu’un nom dans les atlas, un nom qui ne ferait rêver que les amoureux de contrées lointaines et mystérieuses. Les hasards de l’histoire et plus encore de la géologie en ont décidé autrement. Bahreïn se trouve dans le Golfe Persique, un des lieux les plus stratégiques du monde, à tel point que l’adjectif est superflu : il suffit d’écrire « le Golfe » et chacun sait de quoi il retourne. Bahreïn est une de ces pétromonarchies qui marient de manière surprenante le business et la tradition islamique la plus réactionnaire. La géologie a donné à tous ces pays l’or noir, et donc une source de revenus fantastique… mais pas inépuisable.

Bahreïn compte environ 1,2 million d’habitants dont 54 % d’immigrés. Ce chiffre imposant ne doit pas nous conduire à une illusoire comparaison avec notre pays : dans les états du Golfe, ces étrangers n’ont aucun droit, aucun, et pas même le droit d’espérer un jour acquérir la nationalité du pays d’accueil, encore moins de faire venir leur famille. Pourtant, la plupart de ces immigrés sont des musulmans, et certains sont arabes : il y a des Egyptiens, des Jordaniens, des Libanais,… Beaucoup cependant sont des Bangladeshis ou des Indonésiens exploités et parqués à l’écart des palais cossus où vivent fastueusement les maîtres des lieux, émirs prodigues et princes milliardaires. Les mots « intégration » ou « diversité » n’existent pas pour les rois du pétrole. 

Depuis la fin du XVIII° siècle (1783 précisément), le trône de Bahreïn est occupé par la dynastie des Al-Khalifa. Le roi (titré seulement émir jusqu’en 2002) Hamad Bin Issa régnait paisiblement jusqu’à peu sur son minuscule royaume des Mille et Une Nuits. Mais, il y a un mais. Le souverain est sunnite, alors que près de 80 % des Bahreïnis sont chiites. Dans notre monde, c’est bien connu, la discrimination est partout. Donc les chiites se plaignent depuis longtemps déjà d’être « discriminés » par la famille royale et son clan, sunnites. Tout comme le sunnite Saddam Hussein malmenait les chiites irakiens, majoritaires dans le pays.

 

Quelle est la situation ?

Malgré le poids de l’islam, les pays du Moyen-Orient, si conservateurs soient-ils, ne peuvent échapper à la modernité, notamment aux nouvelles technologies. Au demeurant, ordinateur et téléphone portable s’accommodent de la gandourah. Les Bahreïnis ont donc découvert sur leurs écrans les manifestations en Tunisie, en Egypte, en Jordanie, au Yémen. Ils ont vu comment Ben Ali et Moubarak furent chassés du pouvoir. Et ils s’avisèrent de tenter leur chance. D’autant que l’inamovible premier ministre, Khalifa Bin Salman, le propre oncle du roi, est en place depuis… 1970 ! Une telle stabilité a de quoi faire rêver. Accessoirement, il est aussi l’homme le plus riche de la famille royale (ce qui exaspère peut-être son royal neveu, mais l’heure n’est pas aux dissensions). Lorsque les premières manifestations ont eu lieu, le pouvoir a d’abord réagi assez violemment : l’armée a tiré sur la foule, sans ménagement. Comme Kadhafi. Etrangement l’Occident condamne du bout des lèvres et réclame « de la retenue ». Un Kadhafi ou un Saddam Hussein, traité de tyran et de sauvage, aurait déjà été mis au ban de la communauté internationale. Puis, pour des raisons complexes liées peut-être à de sourdes rivalités au sein de la famille régnante, le pouvoir change son fusil d’épaule (si j’ose dire) : le prince héritier Salman, fils du roi, annonce le retrait de l’armée et un vague dialogue… si les manifestants quittent la « place de la Perle » qu’ils occupent à Manama, la capitale.

 

Depuis, bien que les journalistes semblent peu intéressés, la situation s’aggrave. Les manifestants campent sur leur position. Certains ne réclament plus seulement le départ du premier ministre mais aussi celui de la dynastie ! Les Al-Khalifa ont peur, à tel point qu’ils viennent de faire appel, ce mardi 15 mars, à leurs alliés du Golfe, Arabie Saoudite et Emirats Arabes Unis. Ces derniers ont commencé à déployer militaires et policiers pour « ramener l’ordre » sur l’île (opportunément reliée à son voisin saoudien par un pont-digue). Autrement dit : écraser impitoyablement la révolte chiite si les opposants persistent dans leur attitude. Cette force commune à la solde des despotes du Golfe porte le joli nom de « Bouclier de la Péninsule ». Pourtant, « Bouclier des trônes » conviendrait mieux. Il est remarquable que tout cela se fasse dans la plus complète indifférence des démocraties occidentales.

 

Pourquoi l’Occident est-il complice ?

La réponse est simple : l’Arabie Saoudite « pèse » beaucoup plus que la Libye et ses 2 % de la production mondiale de pétrole. L’Arabie Saoudite module sa production à notre demande, en fonction des événements. Il est impossible dans ces conditions de déplaire aux maîtres de Riyad. Ajoutons que les monarchies du Golfe contrôlent de très importants capitaux en Europe, mais aussi aux Etats-Unis. Et l’Oncle Sam a l’une de ses plus grosses flottes de guerre mouillée à quelques encablures de Bahreïn…

Le positionnement géopolitique de l’Arabie Saoudite est dominé par un réflexe : la peur, une peur terrible du voisin iranien. Ce dernier, par ses rodomontades et ses provocations, revendique la place de leader du monde musulman, même si son identité non-arabe et son chiisme l’handicape. L’Iran étend son influence sur les chiites irakiens, majoritaires. L’Iran est allié à la Syrie et au Hezbollah qui exerce depuis peu une influence décisive sur le gouvernement du Liban. Bref, depuis quelques années, la puissance iranienne s’affirme sans complexe dans la région. Les Saoudiens sont furieux : ne sont-ils pas les wahhabites, détenteurs du véritable islam sunnite ? Ne contrôlent-ils pas les lieux saints, berceau de l’islam ? Ne possèdent-ils pas les plus grosses réserves de pétrole ? La première place devrait leur revenir.

 

Mais l’Arabie Saoudite n’est pas sunnite à 100 %. Il existe une minorité de chiites saoudiens (environ 10 %) dont la plupart sont installés… sur le littoral du Golfe, en face de l’Iran exécré ! Voici donc le scénario catastrophe redouté par Riyad : les chiites chassent les Al-Khalifa de Bahreïn et établissent un gouvernement chiite ; ce nouveau régime reçoit le soutien de l’Iran qui trouve là un nouvel allié pour sa politique ; le Golfe est déstabilisé, tandis que, via Bahreïn, l’Iran tend la main aux chiites saoudiens, entraînant une dangereuse agitation dans le royaume wahhabite (qui vient s’ajouter aux tensions entre chiites et sunnites au Yémen…). Faut-il être devin pour deviner la forme que prendrait la courbe des prix du pétrole ? A Paris, à Berlin, Londres ou Washington, qui a envie que le prix des hydrocarbures grimpe ? Personne. Qui souhaite un affaiblissement des monarchies sunnites du Golfe, tout à la fois nos alliés et nos créanciers ? Personne. 

Voilà pourquoi il y a peu de chance d’entendre Barack Obama ou Nicolas Sarkozy déclarer publiquement que les Al-Khalifa doivent quitter le pouvoir, de la même manière que les dirigeants occidentaux ont congédié Ben Ali puis Hosni Moubarak. Je n’imagine pas non plus un coup de téléphone de Washington aux militaires bahreïnis ou saoudiens pour leur ordonner de « trahir » leur souverain : les généraux sont tous des princes de sang royal…

Décidément, on ne fâche pas les maîtres de Riyad.



15/03/2011
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