Nationaliste Social et Ethniciste

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La Bulgarie des origines à nos jours (3)

III/ La vie culturelle & spirituelle durant le premier empire bulgare

 

Durant mon séjour, je n’ai pas eu l’occasion de visiter Pliska, la première capitale bulgare, qui semble ne plus être qu’une bourgade. Des fouilles ont été entreprises, mais il n’y a apparemment rien d’assez spectaculaire qui justifie qu’on s’y attarde. Pliska était à l’origine un campement pour les Proto-Bulgares, comme c’est l’usage pour les peuples nomades des steppes. Mais, sous l’influence byzantine, les khans se mirent à bâtir en dur et les témoignages médiévaux évoquent une ville pleine de palais, de thermes (influence « romaine » oblige) et de temples, car Pliska correspond à la période païenne de l’histoire bulgare. Les vestiges de l’histoire bulgare médiévale sont rarement spectaculaires et peuvent sembler décevants, et à certains égards le passé thrace, grec et romain apparaît bien plus monumental, que ce soit les tombes des rois thraces ou les ruines romaines de Plovdiv. Mais si le second empire bulgare a laissé quelques traces, les restes du premier empire apparaissent bien maigres. Je n’ai pas non plus visité Preslav, la capitale chrétienne du premier empire bulgare à partir de la fin du IX° siècle. En fait, je n’ai vu qu’une seule œuvre datant du premier empire bulgare : le cavalier de Madara, une sculpture rupestre qui daterait du VIII° siècle de notre ère. Elle commémorerait une victoire du khan Tervel. J’emploie le conditionnel car les Bulgares ont tendance à tout annexer à leur récit national, et il faut parfois être prudent. D’autant que la datation de l’œuvre est loin de faire l’unanimité, certains estimant que la sculpture est beaucoup plus ancienne et date de l’Antiquité. Quoi qu’il en soit, le cavalier de Madara est une curiosité, classé au patrimoine mondial de l’UNESCO.

 

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Cavalier de Madara (photographie de l’auteur)

 

Si le premier empire bulgare n’a finalement pas laissé de monuments spectaculaires, son legs culturel n’en est pas moins considérable, et fondamental pour l’Europe balkanique et orientale, car c’est bien en Bulgarie que fut mis au point l’alphabet cyrillique, le troisième grand alphabet européen après le grec et le latin, et le deuxième en terme d’utilisation de nos jours puisque l’alphabet grec n’est plus guère en usage qu’en Grèce et à Chypre. Le simple fait d’être à l’origine de cet alphabet assure à la Bulgarie une place d’honneur au sein de l’humanité, et en particulier parmi les nations slaves et orthodoxes, bien entendu. Mais revenons sur la genèse du cyrillique.

 

Cyrille et Méthode sont deux frères originaires de Thessalonique, nés au début du IX° siècle. Ils sont vraisemblablement grecs, mais les Bulgares, selon leur habitude, leur attribuent volontiers une origine slavo-bulgare. Toutefois, Cyrille s’appelait en réalité Constantin et semble bien être le fils d’un officier byzantin, le drongaire Léon. Néanmoins, Thessalonique se trouve aux portes de la Macédoine, laquelle était peuplée de Slaves qui commerçaient bien entendu avec les Grecs. Donc Cyrille et Méthode ont grandi dans une contrée « multiculturelle » dirions-nous aujourd’hui. Quant à savoir si leur mère, Marie, était d’origine slave, c’est une hypothèse bien séduisante mais à la vérité invérifiable. Cyrille et son frère aîné Méthode servent d’abord comme fonctionnaires dans l’administration impériale. Dans les années 850, Méthode d’abord, puis son frère, entrent en religion. Peut-être commencent-ils dès cette époque à mettre au point leur alphabet. Bien qu’originaires de Macédoine, les deux frères ne vont pas évangéliser la Bulgarie, mais un état slave plus lointain, la Grande Moravie, avec l’accord et l’appui du pape (il est vrai que, s’il existe des tensions entre le pape et le patriarche de Constantinople, il n’y a pas de schisme à l’époque et on ne peut pas encore vraiment parler de « catholiques » et d’ « orthodoxes »). Pour transcrire le slavon ou vieux-slave, Cyrille et Méthode ont inventé, non pas l’alphabet « cyrillique », mais un autre alphabet appelé glagolitique, complexe, et en fait assez différent du cyrillique. Le glagolitique fut assez rapidement abandonné, mais son usage perdure cependant jusqu’au XVIII° siècle en Croatie, un pays catholique donc. La belle carrière des deux frères est sans lendemain : Cyrille, promu évêque, se fait moine (c’est alors qu’il aurait choisi le nom de Cyrille) et meurt à Rome en 869. Méthode devient évêque de Sirmium en Pannonie (aujourd’hui Sremska Mitrovica, en Serbie, province de Voïvodine), mais il est en butte à l’hostilité des clercs allemands qui tâchent eux aussi de s’implanter dans la région. Les papes continuent cependant à soutenir Méthode qui meurt en 885. Quelques années après, les prélats allemands reprennent la main en Grande Moravie, chassent les disciples de Cyrille et Méthode et rétablissent la liturgie en latin.

 

Une partie de ces disciples trouvent asile en Bulgarie, dont le tsar Boris s’est converti au christianisme quelques décennies plus tôt. Parmi eux, un certain Clément va jouer un rôle important. Peut-être d’origine bulgare, il est nommé évêque d’Ohrid (aujourd’hui en République de Macédoine) et fait de cette ville le centre religieux du royaume bulgare (Macédoniens et Bulgares formaient à l’époque un seul et même peuple, et c’est aujourd’hui une idée encore partagée par beaucoup de Bulgares, les Macédoniens ayant, eux, une autre vision des choses…). Il meurt en 916. Ce fut un auteur prolifique, mais les avis divergent sur la question de lui attribuer ou non la paternité de l’alphabet cyrillique, Clément étant apparemment resté fidèle au glagolitique. L’alphabet cyrillique fut peut-être mis au point à Preslav au début du X° siècle, à une époque où la Macédoine conservait le glagolitique. Le cyrillique est donc bien né en terre bulgare, et avec les encouragements du souverain. Par respect pour Cyrille, ses disciples baptisèrent le nouvel alphabet du nom du maître, « cyrillique ». Ce dernier connut un succès rapide, car il était manifestement plus simple, plus maniable et mieux adapté au slave balkanique que le glagolitique. Ce n’est donc pas sans raison que les Bulgares nomment le cyrillique « alphabet bulgare » (mais on se garde bien de l’appeler ainsi dans les autres pays slaves orthodoxes). Chaque année, les Bulgares célèbrent le 24 mai la « fête des Lettres ». Doté désormais d’un alphabet original et approprié, le peuple bulgare put ainsi se créer une littérature nationale. A côté de cette culture nationale, la Bulgarie constitua bientôt son Eglise nationale, avec le patriarcat d’Ohrid créé au début du X° siècle. A ce moment, la Bulgarie s’est forgée une véritable identité, distincte de celle du voisin byzantin dont elle ne refuse pas l’influence pour autant. Mais l’Etat bulgare s’effondre un siècle plus tard, et le fragile édifice vacille. Le Byzantin est le plus fort.

 

C’est à cette époque que se déroule la vie du plus important des saints de Bulgarie : Saint Jean du Rila (Ivan Rilski en bulgare). Il naît vers 876 à Serdica, c’est-à-dire Sofia, dans une famille de marchands. Il devient prêtre puis cède aux sirènes de l’érémitisme. Le voilà retiré dans une grotte sombre, humide et isolée, privé des conforts de la civilisation et loin de l’agitation du siècle. Malheureusement, les ermites n’ont généralement pas de chance : plus ils veulent être seuls, plus les gens sont curieux de venir les voir. Déjà au V° siècle en Syrie, Siméon le Stylite qui voulait vivre seul en haut de sa tour se trouva rapidement assiégé par une foule fervente en quête d’un directeur spirituel. Jean du Rila connut le même destin. Comme à l’habitude, on lui prête miracles et talents d’exorciste. Disciples et visiteurs se multiplient. A la mort de Jean, vers 946, un monastère est bâti en son honneur par ses disciples. Il devient bientôt un des hauts lieux de l’orthodoxie bulgare, et il le reste jusqu’à nos jours. Les actuels bâtiments datent cependant du XIX° siècle. Le paysage grandiose de cette région boisée et montagneuse ne laisse pas indifférent. Pourtant, l’unité de la jeune Eglise bulgare s’effrite rapidement avec le développement, au même moment, du mouvement bogomile qui trouve en Bulgarie une de ses terres d’élection. L’hérésie tirerait son nom d’un prêtre bulgare du X° siècle nommé Bogomil. Je ne suis pas théologien et la vérité est que nous ne connaissons cette hérésie que par les écrits de ses adversaires, ce qui rend difficile une connaissance approfondie de la doctrine bogomile. Il semblerait que les bogomiles aient puisé dans l’héritage d’autres hérésies, notamment les pauliciens (les empereurs byzantins ayant à certains moments installé des soldats pauliciens d’Anatolie en Thrace) et les manichéens. Ce que l’on peut dire avec certitude, c’est que les bogomiles étaient hostiles à l’Eglise bulgare officielle, à son faste et à sa proximité avec les puissants, en conséquence de quoi ils furent férocement persécutés par l’Etat, sans grand succès d’ailleurs. Enfin des indices laissent à penser que les bogomiles eurent quelque rapport avec la constitution du mouvement cathare dans le sud de la France (lequel alimente beaucoup de fantasmes jusqu’à nos jours). En Europe occidentale, « bougre » (déformation de « bulgare ») a fini par désigner les hérétiques de cette mouvance. L’hérésie bogomile a sans doute joué un rôle de sape, affaiblissant l’Etat bulgare tout au long du X° siècle. Elle est peut-être un des facteurs qui a favorisé l’effondrement final du premier empire bulgare.

 

A suivre: le second empire bulgare (1185-1393)

 

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15/03/2014
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