Nationaliste Social et Ethniciste

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La Grande Guerre: une folie?

Le 3 août 1914, il y a presque un siècle jour pour jour, l'Allemagne déclarait la guerre à la France (et non le contraire comme en 1870, ce qui fait que l'Allemagne est bien l'agresseur, on va en reparler). La Grande Guerre, au demeurant, était déjà commencée puisque le 28 juillet, un mois après l'attentat tragique de Sarajevo, l'Autriche-Hongrie avait déclaré la guerre à la Serbie, puis son allié allemand déclarait la guerre à la Russie, qui se montrait décidée à défendre les Serbes, le 1er août 1914. Cette guerre, beaucoup la souhaitaient à travers l'Europe, et un plus grand nombre encore l'attendait dans un contexte de tensions coloniales et balkaniques sur fond de course aux armements et d'allongement du service militaire. Mais, et il faut insister en cette période de révisionnisme germanophile, ce sont bien les empires centraux, Allemagne et Autriche-Hongrie, qui ont déclenché le conflit. Cela ne signifie pas qu'ils portent seuls le poids de la culpabilité, mais leur responsabilité reste primordiale. En 1919 et ensuite, les Allemands ont eu tendance à oublier un peu vite la responsabilité de leurs dirigeants, en s'abritant derrière les dures conditions qui leur furent imposées au Traité de Versailles, et leur statut de « pauvres » vaincus, victimes de l'histoire. Pourtant, en 1871, les mêmes Allemands ne s'étaient pas privés de sanctionner lourdement la France vaincue. Versailles est le pendant de Francfort, un retour de balancier de l'histoire. Les Allemands ont « oublié » leur responsabilité et hurlé à l'injustice d'autant plus facilement que le mythe du « coup de poignard dans le dos » a convaincu beaucoup d'entre eux que leur armée n'avait pas véritablement été défaite. Or, en 1918, l'Allemagne a bel et bien été vaincue. L'erreur fut peut-être pour les alliés de ne pas envahir le territoire allemand pour faire comprendre au peuple l'étendue de sa défaite. Car en 1918, l'Allemagne est exsangue et son armée, balayée à l'Ouest, au bord de la débandade. Mais l'armistice préserve l'armée allemande, et surtout son commandement, de cette débandade. Les généraux, au premier rang desquels Hindenburg et Ludendorff, s'en lavent les mains : ils quittent la scène la tête haute, donnant à voir leur irréprochabilité.

 

Mais surtout, les commémorations du centenaire, reportages, documentaires, ouvrages commerciaux, vont répéter en boucle cette sottise tirée de la vulgate compassionnelle : la Grande Guerre fut une folie inexplicable, injustifiable, comme une épidémie de fièvre irrationnelle qui a saisi l'Europe, laquelle se serait « suicidée ». Or tout cela est absolument faux. D'abord, l' « Europe » n'existe pas, ce n'est pas une entité qu'on peut personnifier, ce n'est qu'une expression géographique. En 1914, il n'y a pas d' « Européens » au sens politique du terme. Il y a des Français, des Italiens, des Allemands, des Anglais, des Russes, autant de peuples aux intérêts divergents. Il en est toujours ainsi en 2014, et le fait que les naïfs européistes pensent le contraire ne change rien. Ces jours-ci, Angela Merkel ne se rend pas à Kiev au nom de l' « Europe » mais au nom des intérêts économiques et politiques de la nation allemande qui cherche à consolider et renforcer son influence en Europe centrale et orientale. Ensuite, il serait fort présomptueux de prendre les dirigeants de 1914 pour des imbéciles. J'aurais même tendance à penser que les Poincaré et les Clemenceau se souciaient davantage des intérêts de la France que les Hollande et les Valls. Cela ne fait pas des hommes de cette époque des saints, mais on peut leur attribuer sans se tromper un minimum d'intelligence et l'usage de la raison. Les dirigeants de 1914 ne se sont pas réveillés un beau matin en se disant : « tiens, il fait beau, nos peuples s'ennuient, pourquoi ne pas déclencher un conflit destructeur qui fera des millions de morts ? En voilà une idée qu'elle est bonne ! ». Qu'on se le dise une bonne fois pour toutes : la Grande Guerre de 1914-1918 a été déclenchée pour des motifs sérieux (quant à savoir s'ils étaient « bons », c'est un autre débat) et tout à fait rationnels, à savoir la défense des intérêts nationaux et/ou dynastiques, car cette Europe de 1914 est encore pour une bonne part celle des rois et des empereurs. Pour peu de temps d'ailleurs... On peut ensuite, bien sûr, ouvrir le débat pour savoir si la défense desdits intérêts justifiaient d'ensevelir tant de jeunes hommes sur les champs de bataille, on peut légitimement s'indigner que la Patrie ait exigé de tels sacrifices de ses enfants, on peut trouver que le tribut payé a été trop lourd. Loin de moi l'idée de démontrer que la Grande Guerre fut une « bonne » guerre ! En admettant d'ailleurs qu'une guerre puisse être « bonne », ce dont je doute. Mais ce que je veux montrer, c'est que cette Grande Guerre peut s'expliquer et se comprendre. Elle n'est pas le produit de la folie ou d'un étrange aveuglement collectif qui aurait saisi les nations et empires d'Europe. D'ailleurs, j'insiste, les hommes de 1914 ont dans l'ensemble fort bien compris pour quoi ils allaient se battre, et peu d'entre eux ont véritablement remis en cause la nécessité de faire la guerre. Pour prendre l'exemple français, quand on lit les lettres des Poilus, on trouve beaucoup de récriminations sur la façon dont la guerre est menée par l'état-major (avec la répétition infernale d'assauts meurtriers à l'efficacité douteuse) mais rares sont les soldats français qui nient la nécessité de défendre la France. La majorité des soldats a eu le sentiment de faire son devoir. Dire que ce fut dans l'enthousiasme et dans la joie, sans colère et sans lassitude, ce serait excessif. Mais le patriotisme était largement partagé (contrairement à ce que laisse entendre par exemple la BD de Tardi, Putain de Guerre, qu'il faut lire avec précaution car ce n'est pas un documentaire mais une œuvre présentant les idées d'un auteur d'aujourd'hui sur cette guerre passée), et les soldats n'ont pas marché uniquement par peur de la cour martiale comme on le lit parfois.

 

Je me propose à présent de passer en revue les raisons qui ont poussé les principaux belligérants à fabriquer ou à alimenter l'engrenage qui a conduit à ce terrible conflit.

 

L'Allemagne, tout d'abord, est en 1914 une puissance en pleine expansion industrielle, navale et économique. La puissante industrie allemande est en passe de surclasser sa rivale britannique. La France, elle, ne fait pas le poids, pas plus que la Russie. L'Allemagne est bel et bien la puissance hégémonique sur le continent depuis sa victoire sur la France en 1871. Seul l'Empire russe est plus peuplé. Mais l'Allemagne est une grande puissance tard venue, et elle se heurte à l'obstacle de toutes les grandes puissances continentales européennes : la Grande Bretagne, première puissance du monde. L'Allemagne a peu de colonie, et manque donc à terme de débouchés pour ces produits. Pour étendre son commerce, il lui faudrait la maîtrise des mers qu'elle n'a pas, car dans un processus de « mondialisation », c'est celui qui contrôle le commerce maritime qui détient le leadership. Et cela est une constante depuis l'Athènes de Périclès jusqu'aux États-Unis d'Amérique aujourd'hui, en passant par Venise ou l'Espagne. Que veut l'Allemagne, fondamentalement, en 1914 ? Obtenir par la guerre ce que la « concurrence libre et non faussée » de l'UE lui a apporté... A savoir la domination industrielle et la prépondérance commerciale, sources de la prospérité et de l'hégémonie politique. Secondairement, l'Allemagne est sans doute tentée de briser définitivement la puissance de la France, qui s'est redressée depuis 1871 et dont la politique étrangère a été guidée par une hostilité constante à son égard, pour mettre fin à l'irrédentisme que nourrissent les Français pour leurs provinces perdues d'Alsace-Lorraine. Enfin, l'Allemagne veut préserver les intérêts de son allié austro-hongrois dans les Balkans, et par là-même les siens propres dans l'Empire ottoman, où elle est très présente (chemin de fer Berlin-Bagdad par exemple).

 

Actuellement, germanolâtrie oblige, on observe une tendance à relativiser le rôle de l'Allemagne, mais on peut remarquer que le fameux « plan Schlieffen » (datant de 1905 et constamment réactualisé) est tout sauf un plan défensif... Bien sûr, on peut arguer que l'Allemagne voulait briser l'encerclement franco-russe. Toutefois, on peut aussi penser que l'Allemagne espérait s'étendre (en Belgique ou en Lorraine par exemple, anciens territoires du Saint-Empire germanique, ou à l'est) car la théorie de l' « espace vital », qui ne date pas des nazis, commençait à faire son chemin parmi les élites allemandes. De surcroît, l'argument « défensif » allemand peut aisément se retourner : après tout, l'alliance franco-russe, plutôt défensive, cherchait ni plus ni moins qu'à endiguer une hégémonie allemande relativement agressive. Après le 28 juin, en encourageant l'intransigeance austro-hongroise, puis en lançant des ultimatums inacceptables à la Russie et à la France, enfin en déclarant la guerre à ces deux pays, l'Allemagne joue un rôle prépondérant dans le déclenchement de la guerre. Pour se battre, il faut évidemment être plusieurs. Le contexte international de 1914, l'Allemagne ne l'a pas créé seule, mais elle, ainsi que les fanfaronnades belliqueuses de son Kaiser, y ont largement contribué. De même que son attitude en juillet 1914 a été très favorable à l'éclatement d'une guerre généralisée. Il est à peu près certain que l'état-major allemand voulait cette guerre. Et le peuple allemand ? On peut simplement constater qu'il a pris les armes sans trop rechigner et qu'on ne connaît guère de Jaurès allemand... Ernst Jünger et Erich Maria Remarque évoquent tout deux l'enthousiasme initial des jeunes Allemands.

 

L'Autriche-Hongrie voulait depuis quelques temps déjà « régler son compte » à la Serbie, une épine dans le pied de la Double Monarchie. L'assassinat de François-Ferdinand et de sa femme le 28 juin fut un prétexte commode, alors que la mort de l'héritier arrangeait beaucoup de monde dans l'empire : l'empereur, François-Joseph, qui n'aimait guère son neveu (Rodolphe, fils qu'il avait eu de Sissi, était mort à Mayerling depuis longtemps déjà) ; les Hongrois, plus encore, qui redoutait un prince plutôt favorable aux Slaves et hostile aux privilèges, exorbitants à ses yeux, qu'avaient acquis les Magyars au risque de déséquilibrer la monarchie et d'alimenter des rancœurs nuisibles à l'unité de l'Empire. Pour l'Autriche-Hongrie, la défaite de la Serbie signifiait la défaite des nationalismes slaves à l'intérieur de l'Empire, et l'hégémonie dans les Balkans grâce à des annexions (en Serbie ? En Albanie ?) ou à la vassalisation des états restants (Roumanie, Bulgarie). Il est intéressant de constater que l'Empire d'Autriche, ennemi multiséculaire de l'Empire ottoman, a finalement tenté de remplacer ce dernier dans les Balkans, pour se briser lui aussi sur les nationalismes qui avaient déjà érodé la puissance ottomane. Il était dit que les Balkans seraient le cimetière des grandes ambitions impériales... La Serbie, à la faveur d'un changement de dynastie, avait rejeté la tutelle autrichienne en 1903. Depuis, l'Autriche-Hongrie a multiplié les vexations et les humiliations : « guerre des cochons » pour asphyxier économiquement le royaume de Serbie, annexion de la Bosnie-Herzégovine (qui compte de nombreux Serbes jusqu'à nos jours) en 1908, obstacle à l'expansion serbe en Albanie en 1912 (Première guerre balkanique), encouragement donné à la Bulgarie lors de son agression contre les Serbes en 1913 (Seconde guerre balkanique). Une partie des milieux dirigeants austro-hongrois veut clairement cette guerre. Ironie de l'histoire, c'est François-Ferdinand, plutôt hostile à cette politique antiserbe, qui fut le prétexte à cette guerre tant désirée...

 

La Russie est, parmi les pays de la Triple-Entente, celui qui a joué le plus grand rôle dans le déclenchement de la guerre. La Russie est un pays qui a été humilié en 1905 lors de sa guerre contre le Japon. Pour conserver son rang de grande puissance, la Russie ne peut pas se permettre de perdre la face dans les Balkans, où le tsar revendique l'hégémonie au nom du panslavisme, de la solidarité orthodoxe et de l'ambition traditionnelle de la politique russe d'accéder à la Méditerranée via les détroits (Bosphore et Dardanelles). Tout au long du XIX° siècle, les Russes sont intervenus dans les Balkans pour soutenir les mouvements de libération nationale, depuis la guerre d'indépendance grecque dans les années 1820 jusqu'à la guerre de libération de la Bulgarie à la fin des années 1870. Naturellement, le tsar en a toujours profité pour étendre son influence. Or, à l'aube du XX° siècle, cette influence est en perte de vitesse : la Bulgarie est passée dans le camp des empires centraux, la Roumanie dont le trône est occupé par des Hohenzollern et la Grèce dont le roi (à partir de 1913) est le beau-frère de Guillaume II d'Allemagne penchent aussi pour les puissances germaniques, même si la Roumanie connaît un très fort courant francophile, et la Grèce dans une moindre mesure. La Russie n'a en fait qu'un seul allié : le royaume de Serbie. Contrairement à l'Allemagne et à l'Autriche-Hongrie, je ne pense pas que la Russie ait voulu une guerre. Mais, dans le contexte de l'été 1914 et forts du soutien de la France, les dirigeants russes ont clairement fait le choix de la fermeté, prenant le risque d'une entrée en guerre. Toutefois le tsar n'a pas agi par folie ni par ambition démesurée : défendre l'allié serbe, empêcher une hégémonie austro-hongroise dans les Balkans et retrouver une crédibilité internationale après la défaite de 1905 (et divers échecs diplomatiques dans les Balkans, justement lors de l'annexion autrichienne de la Bosnie en 1908) correspondaient parfaitement à la défense d'intérêts que les Russes pouvaient considérer comme légitimes.

 

La France, comme on le sait, cultive une haine de l'Allemand et un fort désir de revanche depuis l'humiliante défaite de 1871. Mais cette atmosphère nationaliste et germanophobe contraste singulièrement avec la politique extérieure de la France, plutôt prudente. Pourquoi cette frilosité ? Tout simplement parce que les dirigeants français sont sensés, du moins suffisamment pour savoir que la France est en état d'infériorité face à l'Allemagne : d'un point de vue industriel, la France connaît un réel développement, sans commune mesure cependant avec le prodigieux essor du voisin et rival germanique ; la France a une natalité en berne, quand l'Allemagne témoigne d'une insolente vitalité démographique. Moins nombreux, moins performants dans le domaine industriel, les Français ont-ils vraiment intérêt à se lancer dans une guerre contre un si puissant rival ? Bien sûr, il y a le « rouleau compresseur russe », mais l'expérience montre qu'il est toujours dangereux de se fier à un allié pour gagner une guerre. De plus, les dirigeants français savent que si la France se retrouve dans la position de l'agresseur, comme en 1870, elle pourrait bien se retrouver seule, comme en 1870... Et disons-le clairement : en 1914, la France ne peut pas gagner seule contre l'Allemagne, et les dirigeants français le savent. On a accusé la France de n'avoir rien fait pour calmer les ardeurs russes. Mais, outre que les ardeurs russes peuvent s'expliquer, la France pouvait-elle se permettre de voir son principal allié décrédibilisé à nouveau et humilié ? La Serbie aussi est une alliée de la France. Dans les relations internationales, il faut bien comprendre qu'on n'abandonne pas un allié à la légère, pas pour des raisons morales ou d'amitié, mais parce que derrière une alliance militaire, il y a des considérations d'intérêt économique, d'influence politique et de crédibilité diplomatique. Admettons que la France ait laissé tomber la Russie en 1914, on peut supposer que les Russes auraient été vaincus par la coalition austro-allemande, le tsar aurait sans doute été balayé plus tôt par une révolution, et Allemands et Autrichiens se seraient probablement agrandis en Pologne, en Ukraine et dans les pays baltes. Est-ce que la France, restée neutre, se serait retrouvée dans une position plus confortable ? Je ne le crois pas. Quand certains contradicteurs me disent en substance : « en 1914, la France a fait une erreur en allant se battre pour les intérêts des Russes et des Serbes », je pense que ces gens se trompent en ne voyant pas quels étaient les intérêts vitaux de la France à cette époque. Or ces intérêts vitaux se résument aisément : briser la puissance allemande pour recouvrer l'Alsace-Lorraine et assurer la sécurité du pays au sein d'un nouvel équilibre des puissances favorable à la France.

 

La France, indéniablement, s'est préparée à cette guerre. Certains nationalistes français, sans doute, l'ont désirée. Mais on est frappé par la retenue de la diplomatie française face aux provocations de l' « ennemi héréditaire ». Il n'est pas inutile de rappeler ici que lors de la crise de Tanger en 1905, alors que le Kaiser Guillaume II débarque bruyamment au Maroc pour contrecarrer la domination française qui est en train de s'installer, la France « s'écrase ». Le gouvernement français préfère négocier, et sacrifie même, à la demande de l'Allemagne, son ministre des Affaires étrangères, Théophile Delcassé, un grand patriote et un des artisans de l'alliance franco-russe ainsi que de l'Entente cordiale, un diplomate de très grande classe injustement oublié aujourd'hui. Sa compétence était telle qu'il resta en place sept ans, de 1898 à 1905, un record sous la III° République ! Si la France put aborder la Grande Guerre avec les alliances qu'on lui connaît, Delcassé y est pour beaucoup. La France remporte le bras de fer avec l'Allemagne à la conférence d'Algésiras en 1906, uniquement parce que les autres puissances lui accordent leur soutien. En 1911 encore, lors de l'affaire d'Agadir, la France préfère temporiser en accordant à sa rivale des compensations territoriales en Afrique équatoriale. Il faut se souvenir que l'Allemagne et son turbulent Kaiser n'ont cessé de lancer des menaces de guerre et de chercher à intimider leurs rivaux avant 1914. Ce qui relativise un peu l'« angoisse » de l'Allemagne face à l'encerclement franco-russe... Quand on a peur, on est prudent. Et il n'est pas excessif de dire que, de 1871 à 1914, la France avait très peur de l'Allemagne, beaucoup plus en tout cas que l'Allemagne ne craignait la France (vaincue en 1871) et la Russie (humiliée en 1905). La France est sur la défensive, d'ailleurs le « plan XVII » de l'armée française est sans commune mesure avec le plan Schlieffen. La vérité est que l'Allemagne est un pays très sûr de lui avant 1914. Mais la roche Tarpéienne n'est jamais loin du Capitole... La France avait de toute façon de nombreux avantages à retirer d'une défaite allemande. Mais je crois aussi que la France était trop profondément traumatisée par 1871 pour prendre l'initiative d'un conflit. Je dirais que la France s'est laissée entraîner dans cette guerre qu'elle n'a pas nécessairement voulu, mais qui correspondait à la défense de ses intérêts moraux et matériels.

 

Le Royaume-Uni est en 1914 une « puissance installée ». Depuis 1815 et sa victoire décisive sur la France, les Britanniques ont la maîtrise des mers. Pour une fois, Athènes l'a emporté sur Sparte, Carthage sur Rome, dans le duel multiséculaire qui oppose puissance maritime et puissance continentale. L'affaire est entendue : la mondialisation du XIX° siècle devait être, et fut britannique. Mais, en ce début de XX° siècle, la Grande-Bretagne commence à sentir son hégémonie mondiale menacée : en Europe, l'Allemagne, on en a parlé, devient un concurrent redoutable ; de l'autre côté de l'Atlantique, les États-Unis, déjà, sont en passe de devenir un géant économique ; enfin, à l'autre bout de l'Eurasie, un autre archipel, est en train de se hisser au rang de grande puissance industrielle et navale : le Japon. Mais le gouvernement de Georges V a des priorités : maintenir son emprise sur la Méditerranée orientale et sur le canal de Suez, l'artère vitale de l'Empire britannique, que les Anglais se sont attribués en écartant les Français (alors que c'est Ferdinand de Lesseps qui a mené le projet). Les deux principaux obstacles à la tranquille suprématie britannique sont les Allemands, concurrents industriels et navals très présents dans l'Empire ottoman (au voisinage du canal, donc), mais aussi les Russes qui ont des ambitions dans les Balkans et en Méditerranée orientale, puisqu'une des constantes de la politique russe est d'accéder aux mers chaudes. Briser les ambitions allemandes, empêcher l'hégémonie germanique sur le continent, faire obstacle aux visées de l' « allié » russe, voilà quels sont les objectifs stratégiques de la politique britannique, qui justifieront l'entrée en guerre d'Albion. Pour le reste, le Royaume-Uni n'a pas participé au déclenchement de la guerre, mais il n'est pas non plus intervenu avec force pour l'empêcher. Avec la France, Londres a un soldat sur le continent en Europe occidentale. Il est probable que c'est l'invasion de la Belgique, inacceptable pour le Royaume-Uni, qui a décidé les Anglais à intervenir. Malgré tout, je me pose une question : indépendamment de la question belge, le Royaume-Uni pouvait-il permettre une nouvelle défaite de la France qui aurait bouleversé l'équilibre européen dans un sens très favorable au concurrent allemand ?

 

L'Italie est en 1914 un État jeune, encore fragile (le Piémont n'avait pas la puissance de la Prusse, et a dû recourir à une aide extérieure pour faire l'unité) et relativement « frustré », pourrait-on dire, sur le plan géopolitique. En matière coloniale, l'Italie a essuyé quelques sévères déconvenues, comme la défaite d'Adoua en Éthiopie en 1896. Vaincue par des Africains, une humiliation pire encore que celle de la Russie face au Japon, à une époque où, rappelons-le, la supériorité de l'« homme blanc » est presque considérée comme une vérité scientifique, inscrite dans l'évolution biologique. Le nationalisme italien nourrit un fort irrédentisme vis-à-vis de l'Autriche-Hongrie, qui tient le Trentin, l'Istrie et la Dalmatie que Rome revendique. Pourtant le royaume d'Italie est très officiellement allié à l'Autriche-Hongrie et à l'Allemagne au sein de la Triple-Alliance (ou Triplice). Bien qu'un fort sentiment francophile persiste en Italie, cette dernière est fâchée avec sa sœur latine. En effet, la France a pris la Tunisie que sa voisine méridionale convoitait. L'Italie a intérêt à participer à une guerre générale, et a la possibilité de faire monter les enchères : côté Triplice, on peut lui promettre la Savoie et le comté de Nice (cédés à la France en 1860), la Corse, la Tunisie (frontalière de la Libye récemment annexée après une guerre contre les Ottomans) ; côté Triple-Entente, le Trentin, l'Istrie, la Dalmatie, bref les terres irrédentes de l'empire austro-hongrois. La question est de savoir si le sentiment national italien est suffisamment fort pour supporter une guerre. On peut dire que le rôle de l'Italie dans le déclenchement de la guerre est nul : le gouvernement italien n'a ni souhaité ni préparé cette guerre.

 

L'Empire ottoman a beau être l' « homme malade de l'Europe », il dispose encore d'une puissance militaire importante, grâce au matériel allemand et aux efforts de modernisation. Pour les Ottomans, les principaux objectifs sont d'écarter la menace russe et peut-être de reprendre le terrain perdu, dans les Balkans, mais aussi pourquoi pas en Égypte que les Britanniques gouvernent de facto depuis 1882 mais qui relève nominalement de la Sublime Porte. Si les Ottomans prenaient le canal de Suez, cela ouvrirait aussi certaines perspectives à l'allié allemand...

 

La Bulgarie de 1914 est un pays plein d'amertume : ayant accompli l'essentiel de l'effort militaire contre les Ottomans lors de la Première guerre balkanique de 1912, la Bulgarie a été déçue de ses gains territoriaux, jugés insuffisants, et encore amputés après sa défaite lors de la Seconde guerre balkanique de 1913. La Bulgarie veut venger cette humiliation, et récupérer la Macédoine désormais serbe et grecque, et qui est à ses yeux bulgare (et cette idée est encore très répandue aujourd'hui en Bulgarie).

 

La Serbie est régulièrement désignée comme le responsable de cette boucherie des tranchées, d'autant que les Serbes ont mauvaise presse en Occident depuis les guerres de Bosnie et du Kosovo dans les années 90. C'est aller un peu vite en besogne. D'abord, c'est une organisation nationaliste serbe, la Main noire, et non le gouvernement serbe, qui a commandité l'attentat de Sarajevo. Le gouvernement serbe n'a pas approuvé cet acte et le premier ministre serbe, mis au courant, aurait même tenté de l'empêcher. Les dirigeants serbes n'étaient pas fous : ils se savaient incapables de vaincre l'Autriche-Hongrie, comme ils savaient qu'en organisant un attentat en Bosnie, personne ne viendrait les aider. Voilà pourquoi la Serbie accepta la plupart des points de l'ultimatum autrichien sauf celui qui prévoyait la présence de forces autrichiennes sur le sol serbe. Chacun se souvenait comment s'était terminée l'occupation militaire austro-hongroise en Bosnie... La Serbie avait de solides raisons de combattre l'Autriche-Hongrie, comme je l'ai déjà expliqué. De plus, l'idée de réunir les Slaves du Sud avait fait son chemin. C'était ni plus ni moins le projet de certains cercles dirigeants autrichiens (dont faisait partie François-Ferdinand), mais alors que dans ce cas l'union se faisait « par le haut », sous la houlette d'un souverain étranger, germanique, les Serbes se proposaient de réaliser ledit projet, « par en bas », sous l'égide d'un roi slave, serbe, que les Croates et les Slovènes pourraient sans doute plus facilement considérer comme un compatriote. Malgré ses vicissitudes, son échec final et tragique, je persiste à penser que le projet de Yougoslavie était un beau projet, qui aurait mérité mieux que le destin qu'on lui connaît. Il n'y a qu'à regarder la « balkanisation » actuelle qui aligne une myriade d’États fantoches, fragiles et faibles comme la Bosnie-Herzégovine, le Monténégro, le Kosovo ou la Macédoine, pour s'en convaincre.

 

La Roumanie, comme sa cousine italienne, pouvait espérer des gains territoriaux quel que soit le camp qu'elle choisît. En Autriche-Hongrie, elle revendiquait la Transylvanie, alors sous le joug pesant de la composante magyar de la Double Monarchie. Dans l'Empire russe, la Bessarabie (actuelle Moldavie) était un territoire historiquement et culturellement roumain. La Roumanie allait avoir de la chance, si l'on peut dire, puisque la dislocation des empires russes et austro-hongrois lui permettraient de mettre la main sur la Transylvanie et la Bessarabie, lui donnant la possibilité de réaliser son rêve de « Grande Roumanie » au lendemain de la guerre. En 1914, si le roi est un Hohenzollern, l'opinion roumaine penche plutôt pour la France et la Triple-Entente.

 

La Grèce, enfin, poursuit depuis sa résurrection au début du XIX° siècle, sa « Grande Idée », qui cherche tout simplement à réunir toutes les populations grecques dans un seul État (l'idée essentielle de tous les nationalismes au XIX° siècle), ce qui signifie, en 1914, faire renaître une sorte d'Empire byzantin, puisque les Grecs sont encore très nombreux sur les côtés occidentales et septentrionales de l'Anatolie, où ils sont présents depuis près de trois millénaires. Comme la Roumanie, la Grèce ne semble avoir joué aucun rôle particulier dans le déclenchement du conflit, auquel elle ne participera que tardivement, non sans frictions internes et soubresauts diplomatiques.

 

Je terminerai en revenant sur l'idée que cette guerre était « désirée » par certains dirigeants et même certains secteurs de la société dans divers pays. Il faudrait plutôt dire qu'on désirait « une » guerre, mais certainement pas celle qui allait se dérouler pendant quatre longues années. Encore une fois, les hommes de 1914 escomptaient une guerre courte. Et je veux rappeler que cette guerre aurait pu être courte : si, à la fin de 1914, les Allemands avaient gagné la bataille de la Marne et pris Paris, c'en était fait de la France ; si, à peu près à la même époque, à Tannenberg, les Russes avaient écrasé les Allemands, la route de Berlin leur était ouverte, et le cours de l'histoire en eut été changé... Nous, nous connaissons la suite, nous savons que cette guerre allait durer dans des conditions épouvantables. Les dirigeants, les généraux, les soldats ne le savaient pas en août 1914. Le problème est que cette guerre a duré. Et une fois qu'on est en guerre, il n'est pas facile d'en sortir : il faut être vaincu ou vainqueur, la « paix des braves » avec retour au statu quo est difficile quand chacun a consenti d'énormes sacrifices. Or il se trouve que les forces se sont équilibrées. Mais nul ne pouvait le prévoir.



24/08/2014
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