Nationaliste Social et Ethniciste

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Robespierre au tribunal de l'Histoire

Je regardais il y a peu une intervention de Michel Onfray dans l’émission Ce Soir ou Jamais, et j’entendis le philosophe dire, en parlant de Jean-Luc Mélenchon : « il se réclame de Robespierre et de Saint-Just. Cela fait sens. Il aurait pu choisir un autre visage de la Révolution, mais il choisit Robespierre, c’est-à-dire ce qu’il y a de pire, la Terreur. Croire que toutes ses exécutions étaient nécessaires à la victoire du pays, c’est un mensonge. » Cette remarque m’a donné envie de reprendre le dossier Robespierre, puisqu’il se trouve que je me réclame de l’héritage de Robespierre et de Saint-Just. Et je suis fatigué d’entendre répéter en boucle des mensonges, des approximations et surtout les vieilles antiennes de la « légende noire » bâtie par les thermidoriens, ceux-là mêmes qui abattirent Robespierre tout en étant ses complices, parfois fort zélés, dans la mise en œuvre de la Terreur. On lit trop souvent que Robespierre et Saint-Just sont comparables à Lénine et Staline (voire Hitler !), que les Montagnards seraient des préfascistes ou des pré-bolcheviks, selon les auteurs. Robespierre aurait été un dictateur cruel, assoiffé de sang, un démon sorti tout droit des enfers. Je crois pour ma part que Robespierre était d’abord un homme, avec ses forces et ses faiblesses. Il était très attaché à la Raison. Le meilleur hommage qu’on puisse lui rendre est d’étudier son parcours rationnellement. Or Robespierre déchaîne les passions, provoque les outrances, incite à la caricature et aux raccourcis historiques. Qui a lu ses discours ? Personne. Qui a lu attentivement les historiens des dernières décennies et qui a pris soin de se pencher sur le déroulement précis des faits et sur le fonctionnement complexe du pouvoir révolutionnaire des années 1793-1794 ? Pas grand-monde. Il est temps de rendre justice à Maximilien. 

 

 

Question élégance, on est loin de la vulgarité des Femen...
 

Robespierre n’est pas Lénine, ni Staline 

On a longtemps plaqué sur la Révolution française une grille de lecture marxiste. Cette habitude a d’abord été prise par des défenseurs de Robespierre, c’est-à-dire l’école historique « de gauche » (Mathiez, Soboul). L’âge d’or de cette école est terminé, puisque le marxisme ne fait plus recette. Mais l’association Révolution française/Révolution d’Octobre est parfois reprise par l’école historique « de droite », plutôt hostile à Robespierre et aux Montagnards. C’est un prétexte pour dénoncer les crimes de la Révolution française, en les assimilant à ceux du communisme en URSS. On insinue ainsi que la Terreur de 1793-1794 préfigure le Goulag, les Grandes Purges staliniennes, etc. Les Montagnards, au premier rang desquels Robespierre, se retrouvent un peu « coupables par association » des excès de leurs successeurs russes. Je rejette fermement cette idée. D’abord, concernant la Révolution d’Octobre, il est bon de distinguer plusieurs périodes de violence politique. Il y a la période proprement révolutionnaire qui court de 1917 jusqu’en 1922. On peut ici trouver des similitudes avec la séquence française de 1792-1794 : guerre civile, ingérence étrangère, obligation de mettre sur pied, dans l’urgence, une armée et des institutions pour défendre la Révolution. La comparaison raisonnée ne me choque pas. Mais il y a la deuxième période de violence politique soviétique qui est celle des années 30, déclenchée par Staline. Or l’URSS est en paix. Aucun danger extérieur immédiat ne justifie la terreur stalinienne. Staline n’était pas aux commandes pendant la Révolution, bien qu’il y ait pris part. La guerre, il l’éprouvera à partir de 1941 contre l’Allemagne nazie, et il montrera, quoi qu’on en dise (et je ne suis pas un adorateur de Staline) de réelles qualités d’homme d’Etat dans l’adversité. 

Remarquons d’abord que Robespierre n’a jamais été dans la situation de Staline : il n’a connu que la période proprement révolutionnaire, avec une guerre généralisée et une République balbutiante constamment menacée. Il s’est donc plutôt trouvé dans la position de Lénine. Mais avec une différence de taille : Lénine a maîtrisé et achevé le processus révolutionnaire, alors que Robespierre est mort, victime de ce processus. Ce qui permet déjà d’entrevoir un point fondamental : Robespierre n’a jamais disposé, à aucun moment, d’un pouvoir comparable à celui de Lénine. 

 

Les différences sont cependant plus profondes. Lénine et Staline sont ce qu’il convient d’appeler des « révolutionnaires professionnels ». Bien avant 1917, tous deux s’étaient imprégnés du marxisme et étaient convaincus de son utilité comme de sa nécessité. Lénine est de surcroît un véritable théoricien : sa révolution, en effet, il l’a pensée, réfléchie, bien avant de passer à l’acte, même si les circonstances l’ont amené ensuite à adapter sa position. Lénine, comme Staline, ont eu maille à partir avec le régime tsariste et ils ont connu la déportation en Sibérie ou l’exil. La révolution était depuis des années leur horizon politique. Le profil de l’avocat d’Arras est bien différent. Robespierre n’est ni un révolutionnaire professionnel, ni un marginal en conflit avec l’Etat royal d’avant 1789. Il appartient à la bourgeoisie, plus précisément au milieu des juristes, puisqu’il est avocat. Robespierre n’est pas en rupture face aux institutions de son temps : à l’origine, il n’est ni un ennemi de l’Eglise, ni même un ennemi de la monarchie. En revanche, c’est un homme des Lumières. Il lit Rousseau, il s’intéresse aux avancées scientifiques de son temps et il combat l’obscurantisme. Pour un homme de son milieu au XVIII° siècle, il n’y a rien là de très révolutionnaire. Contrairement à Lénine, Robespierre n’a pas personnellement provoqué une révolution ni chercher à le faire. Les Parisiens prenant la Bastille le 14 juillet 1789 ne se réclament pas de Robespierre, ils ne le connaissent pas. Mais ni les soldats présents à Valmy le 20 septembre 1792, ni ceux présents à Fleurus le 26 juin 1794 n’avaient le sentiment de se battre pour Robespierre. Alors que les membres de l’Armée rouge organisée par Trotski savaient parfaitement que le « camarade Lénine » dirigeait de fait la Révolution bolchevik depuis 1917. C’est très réducteur, et pour tout dire malhonnête, de considérer que l’équation « Robespierre = Révolution française » a un fond de vérité. Jamais Robespierre, même au sommet de son influence, n’a incarné la Révolution comme Lénine. Et si Robespierre en est arrivé à théoriser la Révolution, c’est que les circonstances l’y obligeaient, mais il n’avait pas de plan préconçu, ni même à vrai dire de programme, autre qu’un souhait de réformes qui prennent en compte les aspirations à la liberté du peuple (de la bourgeoisie surtout), d’ailleurs partagé par la majorité des députés du tiers-état, puisque Robespierre commence la Révolution comme simple député du tiers. 

 

Ensuite se pose la question de la lutte des classes, et du positionnement de Robespierre par rapport à cette dernière. La lutte des classes est indéniablement présente dans la Révolution française : paysans contre seigneurs (nobles ou bourgeois), bourgeois contre aristocrates, petit peuple des villes contre élites commerciales et financières. Tout cela est une réalité. Mais la lutte des classes ne suffit pas à expliquer la Révolution française. Et surtout, vouloir faire des sections de sans-culottes les précurseurs des Soviets est erroné. La Révolution française se déroule dans un monde préindustriel, dans lequel n’existe aucun prolétariat de masse comme on en trouvera au XIX° siècle en Angleterre ou en Allemagne. Les sans-culottes ne sont pas tous des ouvriers, loin de là. Ils représentent le petit peuple de Paris, boutiquiers, artisans, compagnons. Certains sont salariés, d’autres pas. Contrairement à la Révolution de 1917, la Révolution française n’a jamais eu l’intention d’attaquer le droit de propriété, car elle est d’essence libérale, y compris au plan économique. Il sera simplement question de limiter le droit de propriété au plus fort de la Terreur. Le dirigisme apparaîtra de manière empirique, dans un contexte d’économie de guerre, et de manière provisoire dans l’esprit des Conventionnels. Robespierre et la Montagne, qui passent tout de même pour les plus radicaux des révolutionnaires français, n’ont jamais songé à abolir la propriété bourgeoise. Ils ont plutôt rêvé à l’établissement d’une société de petits producteurs indépendants, ruraux surtout, car il faut rappeler que la paysannerie pèse très lourd dans la France de la fin du XVIII° siècle. La Révolution a produit des extrémistes, comme les Enragés ou Babeuf, qui, eux commencent à défendre des thèses socialisantes. On peut trouver dans ces milieux une rhétorique haineuse à l’encontre des « riches » et des banquiers. L’Enragé Jacques Roux décrit ainsi les banquiers comme « une secte carnivore qui dépeuple la terre ». Les riches sont quant à eux qualifiés d’ « égoïstes », de « fripons », de « contre-révolutionnaires ». Voilà un discours que ne renierait pas Jean-Luc Mélenchon… seulement, il est prononcé par un Enragé, et non par Robespierre qui n’a jamais tellement apprécié les Enragés. D’ailleurs les Montagnards emprisonnent Jacques Roux en septembre 1793, et il se suicide dans sa geôle. Au passage, Mélenchon est un Enragé plus qu’un robespierriste. Voilà qui devrait faire réfléchir ceux qui louent la « grande culture » du coprésident du Parti de Gauche (PG). 

 

Plus généralement, il faut s’interroger sur les rapports entre Robespierre et les sans-culottes. Contrairement à Lénine, Robespierre n’a jamais disposé d’un puissant parti politique discipliné et centralisé. Si on ajoute à cela que, contrairement à Bonaparte par exemple, l’avocat d’Arras n’a jamais véritablement eu le contrôle de l’armée, tout cela suffit à expliquer que Robespierre n’a pas eu le destin d’un Lénine, ou encore d’un Cromwell. Mais, même en admettant que les sections de sans-culottes aient eu un rôle comparable à celui des soviets russes, il faut souligner que Robespierre n’a jamais été le chef incontesté des sans-culottes. Ces derniers ont longtemps idolâtré Marat. Ensuite, il y a eu les Enragés et les Hébertistes. Je pense même qu’il est faux de qualifier Robespierre de chef des sans-culottes. Je crois plutôt que Robespierre et ses amis ont conclu une alliance avec les sans-culottes, et les deux groupes se sont soutenus mutuellement, du moins pendant un temps. Mais les sans-culottes ont toujours conservé une certaine autonomie, n’hésitant pas à venir à la Convention, en armes, pour faire pression, physiquement, sur les députés. Et en cela, ils n’obéissaient pas à des mots d’ordre de Robespierre. Au contraire, je ne crois pas que des ouvriers en armes aient fait irruption au comité central du Parti bolchevik pour exiger que Lénine et ses amis changent de politique… La Révolution française est un ensemble complexe de rapports de force. Les Montagnards, et Robespierre parmi eux, ont dû composer, bon gré mal gré, avec les sans-culottes. Indéniablement, Robespierre a trouvé parmi eux des partisans, et en retour il a pu soutenir certaines de leurs revendications. Mais Robespierre, et la Convention avec lui, ont aussi cherché à contrôler les sans-culottes, en éliminant les factions extrémistes issues de leurs rangs. La communion entre sans-culottes et robespierristes n’a jamais été totale ni parfaite. Nous sommes trompés par la fin de Robespierre qui effectivement trouve ses derniers soutiens à la Commune de Paris (une Commune qui a d’ailleurs connu une épuration). Mais cela ne signifie pas que le peuple de Paris a constamment soutenu Robespierre, de même que ce dernier a pu parfois chercher à limiter la puissance de cette même Commune. Il ne faut pas oublier que Robespierre était un député du peuple, attaché au respect des institutions. En tout état de cause, les robespierristes n’ont jamais exercé sur les sections de sans-culottes un pouvoir comparable à celui des bolcheviks sur les soviets russes.    

  

Robespierre acteur d’une dictature, mais pas dictateur lui-même 

Robespierre a clairement pris fait et cause pour un gouvernement despotique afin de sauver la République. Après l’élimination des Girondins le 2 juin 1793, sous la pression des sans-culottes, les Montagnards prennent la direction de la Convention nationale. En tant que personnalité importante de la Montagne, Robespierre va désormais jouer un rôle de premier plan dans la conduite des affaires publiques. Il entre au Comité de Salut public le 27 juillet 1793 et y restera jusqu’à sa mort, c’est-à-dire un an jour pour jour, puisque le 9 thermidor an II correspond au 27 juillet 1794. Robespierre n’a véritablement participé au pouvoir que pendant un an, mais il s’agit d’une période décisive au cours de laquelle la jeune République joue sa survie. Durant cette année fatidique, Robespierre va réellement connaître une ascension, et profiter de l’élimination de ses ennemis et de certains rivaux, parmi lesquels Danton est évidemment le plus célèbre. Par conséquent, au cours de cette année, le pouvoir et l’influence de Robespierre vont varier. On doit pourtant poser la question : de quel pouvoir Robespierre disposait-il formellement ? A y regarder de plus près, on est assez déçu car Robespierre n’est jamais, d’un point de vue purement institutionnel, qu’un député de la Convention parmi d’autres, réélu régulièrement au Comité de Salut public, comme Carnot, Billaud-Varenne ou encore Barère (qui dépasse Robespierre en longévité au Comité). Et ces hommes étaient loin d’être falots. Robespierre partage donc le pouvoir avec de fortes personnalités, qui semblent plus promptes à s’opposer à lui qu’à se soumettre en tremblant. Les réunions du Comité de Salut public ne ressemblaient certainement pas à celles du Comité central du Parti bolchevik sous Staline. Conclusion : Robespierre a pris part à un gouvernement collégial, dans lequel aucun pouvoir extraordinaire ne lui a jamais été formellement attribué. Pourtant, son influence paraît bien avoir éclipsé ou au moins dépassé celle de ses collègues. Comment l’expliquer ? 

 

Le pouvoir acquis par Robespierre doit moins à sa position institutionnelle qu’à la force de son discours. Robespierre « règne » au club des Jacobins qu’il a conquis, et où sa parole est maîtresse. Son hégémonie oratoire aux Jacobins lui permet d’être entendu des sans-culottes et de gagner leur appui. Dans une moindre mesure, Robespierre domine également la Convention par le verbe. Je dis « dans une moindre mesure », parce que Barère par exemple est réputé pour ses qualités d’orateur et ses passages à la tribune de la Convention sont fréquents et applaudis. Robespierre apparaît comme le théoricien du gouvernement révolutionnaire avec son Rapport sur les principes du gouvernement révolutionnaire du 5 nivôse an II (25 décembre 1793) mais on aurait tort de croire que ce document, comme d’autres discours, reflète les opinions du seul Robespierre. Ce dernier est alors le porte-parole de la Montagne ou du Comité de Salut public. En ces circonstances, l’idéologie qu’il défend est partagée par la majorité de ses collègues. En essayant, avec un certain bonheur, de se présenter comme le juste milieu entre les Hébertistes et les Indulgents dantonistes, Robespierre a profité de surcroît de son intégrité, dans une Convention où la corruption paraît tout de même avoir été monnaie courante. S’il a exercé une tyrannie, c’est sûrement celle de l’exemple, car il a vécu son engagement politique comme un sacerdoce là où d’autres mêlaient convictions politiques et sordide affairisme. Il est clair que Robespierre a aussi réussi à se constituer un réseau assez solide de partisans et d’amis dévoués, qui pour beaucoup l’accompagneront jusqu’au bout. On peut citer parmi ces fidèles Saint-Just, Couthon, Lebas, et aussi Augustin Robespierre, son propre frère. Si la Commune de Paris a été un temps aux mains des Hébertistes, Robespierre parvient semble-t-il à la faire passer dans son camp après la chute de cette faction. En tout cas, c’est là qu’il trouvera ses derniers partisans, prêts à se battre pour lui, le 9 thermidor. 

 

Le pouvoir et l’influence de Robespierre sont donc réels, mais il convient de ne pas les surestimer. Sur le papier, la puissance des Jacobins paraît impressionnante : 100 à 200 000 membres répartis dans toute la France, surtout dans le Midi et le Nord-Ouest. Mais la force des Jacobins est plus apparente que réelle, et il s’agit en fait d’un regroupement d’associations politiques qui aspirent parfois à l’autonomie, et qui d’autres fois contestent les décisions de Paris ! Il est ainsi arrivé que des représentants en mission envoyés par la Convention et eux-mêmes affiliés au club des Jacobins de Paris se retrouvent en conflit avec les Jacobins locaux. Il ne faut donc pas s’exagérer la cohésion de cette masse de Jacobins. Ils n’ont pas l’organisation centralisée du parti bolchevik de 1917. A la Convention, la puissance de Robespierre est fragile comme en témoigne sa chute le 9 thermidor : les mêmes députés qui le suivaient peu de temps auparavant le huent et décrètent son arrestation dans la foulée ! Mais surtout, il semble bien que Robespierre et ses amis aient rencontré une certaine opposition dans les comités. D’abord, au Comité de Salut public, les robespierristes ne sont pas majoritaires, ils doivent composer avec les représentants de la Plaine (Barère), des révolutionnaires radicaux (Collot d’Herbois) et les hors-partis (Carnot). Sur douze membres, les vrais robespierristes sont trois (Robespierre lui-même, Saint-Just, Couthon). Et rien ne permet d’affirmer que les autres collègues de l’avocat d’Arras se plient docilement à ses exigences, au contraire. Ensuite, le Comité de Sûreté générale, souvent négligé par l’historiographie (le Dictionnaire critique de la Révolution française, de François Furet et Mona Ozouf, très anti-Robespierre, omet de lui consacrer un article, ce qui est significatif), paraît bien avoir été plutôt hostile à l’Incorruptible. Lebas est l’un des rares robespierristes membre de ce Comité, plutôt dominé par des proches de Barère comme Vadier. Des historiens soulignent ainsi qu’on a eu trop tendance à mettre de côté les luttes de pouvoir au sein des comités, mais aussi entre les comités. Or le Comité de Sûreté générale est chargé d’appliquer la Terreur… 

 

En regardant attentivement la « chute » de Robespierre le 9 thermidor an II, on ne peut s’empêcher de constater que Maximilien fait piètre figure dans la galerie des dictateurs, lui qui passe pourtant pour l’un des pires d’entre eux. Songeons en effet aux autres dictateurs : le Lord Protecteur du Commonwealth, Oliver Cromwell, après avoir conquis le pouvoir, l’a exercé jusqu’à sa mort, tout comme Lénine ou Staline ; Saddam Hussein a été chassé par une invasion de l’Irak ; Kadhafi a été vaincu et tué après des semaines de combat sanglant. A noter que la plupart des dictateurs chutent à cause d’une intervention extérieure, car la force de tout dictateur réside d’abord dans sa capacité à mater pour un temps ses opposants intérieurs. Or non seulement Robespierre n’a rien maté du tout, mais en plus il est tombé par la volonté d’une assemblée dont il était membre lui-même, une assemblée qu’il était censé tenir par la peur, une assemblée qu’il était censé avoir « épuré » de ses ennemis personnels. Le tout-puissant parti des Jacobins n’a rien pu faire, aucune armée n’est venue pour sauver l’Incorruptible. Le 9 thermidor montre une seule chose : que Robespierre n’était pas un dictateur. Il n’avait à sa disposition aucun groupe de prétoriens, comme en ont toujours les dictateurs, ni de milice. Tout porte à croire que Robespierre a été surpris par ce qui lui arrivait. Or on nous parle d’un « complot ourdi contre lui ». Comment se fait-il qu’il n’était pas au courant ? Que faisait donc sa police politique et ses services de renseignement, puisque tout dictateur qui se respecte possède un tel appareil ? Ajoutons à cela que l’attitude de Robespierre, alors même que la rupture est consommée entre lui et la majorité de la Convention, est significative : il hésite à mobiliser ses partisans, il hésite à déclencher une insurrection, alors même que la Commune est prête à le défendre. Contrairement à un dictateur, l’avocat d’Arras ne se considérait pas comme étant au-dessus des lois, d’où son irrésolution. Quant à ses ennemis, ils n’étaient pas privés de soutien puisqu’ils ont pu, assez rapidement, mettre sur pied une troupe armée pour attaquer l’Hôtel de Ville. La chute de Robespierre montre que son autorité était aussi grande que précaire. La vitesse avec laquelle lui et ses partisans sont éliminés prouve à l’évidence que Robespierre était craint et qu’il aurait pu représenter un danger pour ses ennemis. Mais cela fait de lui un dirigeant influent, pas un tyran. D’ailleurs, lorsque Robespierre est traité de « tyran » par un de ses collègues au Comité de Salut public, il se lève et il part. Il « boude » plusieurs semaines et ne se rend plus aux réunions du Comité. Etrange comportement pour un tyran… 

 

Il reste vrai que Robespierre fut un acteur majeur d’une dictature, mais cette dictature était collective : c’était celle de la Convention. Et il s’agissait d’une dictature au sens antique du terme, c’est-à-dire une institution extraordinaire et provisoire, faite pour répondre à une situation exceptionnelle : la guerre, civile et extérieure. Robespierre avait-il l’intention de concentrer les pouvoirs et de se faire monarque d’une France républicaine ? Pour ma part j’ai quelques doutes, et j’ai tendance à penser que l’Incorruptible préférait clairement un régime d’assemblée et un pouvoir collégial. Encore un point qui mérite d’être évoqué : parler de « dictature de Robespierre », c’est considérer que les robespierristes n’étaient que de serviles relais du Guide suprême, or des hommes comme Couthon ou Saint-Just avaient leur propre personnalité, leurs idéaux et leurs convictions. Malgré leur attachement à Robespierre, ils ont pu développer un discours autonome, notamment Saint-Just, qui recoupe les idées de Robespierre sans se confondre tout à fait avec elles. 

  

Robespierre et la Terreur 

Voilà deux mots liés pour l’éternité. Un nom propre et un nom commun ayant gagné sa majuscule. Une assimilation à jamais immortalisée par des caricatures dès l’époque révolutionnaire. L’affaire est entendue : la Terreur, c’est Robespierre, et Robespierre, c’est la Terreur. D’ailleurs, les faits paraissent donner raison aux tenants de cette version simpliste : que se passe-t-il après le 9 thermidor an II ? La Terreur s’arrête. Les choses sont donc claires : si la Terreur s’arrête avec la chute de l’Incorruptible, c’est donc que ce dernier était responsable de la Terreur. CQFD. 

 

 

Caricature de 1794: Robespierre guillotinant le bourreau 

 

Je conteste cette affirmation. La Terreur a été une décision collective, et il ne pouvait pas en être autrement eu égard au fonctionnement des institutions révolutionnaires, comme j’ai essayé de le montrer ci-dessus. La Terreur n’a pas été voulue par Robespierre et sa clique de psychopathes paranoïaques, elle répond d’abord à un désir des sans-culottes parisiens. A partir du moment où les Montagnards ont conclu une alliance avec les sans-culottes, ils ont accepté de mener une politique en lien avec les revendications du petit peuple. Cela est vrai pour la Terreur, ça l’est aussi pour un certain nombre de mesures sociales et économiques. Robespierre et ses amis s’en sont tenus à cette stratégie. Il est probable que l’Incorruptible a réellement cru la Terreur nécessaire au processus révolutionnaire. Animé par une mystique de la vertu républicaine, il a sans doute sincèrement pensé que la Terreur serait un instrument pour sauver la République et pour établir une ère de liberté. De ce point de vue, il s’est trompé. Il n’est pas le seul. De là à faire de l’avocat d’Arras un Pol Pot en puissance, il y a un pas que pour ma part je ne franchirai pas. Robespierre a défendu la Terreur, c’est un fait, et il a du sang sur les mains, comme ses collègues. Il l’a d’ailleurs publiquement assumé. Deux points méritent pourtant d’être soulevés : quelle a été la position de Robespierre face à certains excès de la Terreur ? Quel sens donnait-il à la loi du 22 prairial an II (10 juin 1794) et par conséquent quelle est sa responsabilité précise dans ce qu’on appelle la « Grande Terreur » ? 

 

Pour répondre à la première question, nous sommes confrontés à des témoignages contradictoires. D’un côté, Robespierre a combattu Danton et les Indulgents, il leur a clairement reproché leur modération, ou plutôt leur « modérantisme ». Robespierre n’a pas décrété seul l’arrestation et la mise en jugement de Danton et de ses amis, mais il a apporté son soutien à cette mesure après, semble-t-il, s’y être opposé dans un premier temps. Robespierre et Danton avait été alliés et s’estimaient dans une certaine mesure. Mais on pourrait difficilement imaginer deux personnalités plus dissemblables que celles du Champenois et de l’Artésien : le feu et l’eau, le vice et la vertu, la passion et la raison. En cette occasion, l’avocat d’Arras a clairement choisi le camp de la répression plutôt que celui de la clémence. La chute de Danton et de Desmoulins pèse lourd dans le dossier de Robespierre. L’élimination des Indulgents efface presque celle des Hébertistes extrémistes. On peut donc considérer que Robespierre a utilisé la Terreur pour éliminer ses ennemis politiques. Croyait-il vraiment Danton « contre-révolutionnaire » ? Ou bien a-t-il chargé ce dernier pour se débarrasser d’un rival ? Cette question est difficile à trancher. 

 

Quand on lit l’article « Robespierre » de Patrice Gueniffey dans le dictionnaire de F. Furet & M. Ozouf, il y a quelque chose qui cloche. L’auteur nous explique que Robespierre est au fond un opportuniste dont le génie « est d’épouser toujours la conjoncture ». D’un autre côté, l’avocat d’Arras est présenté comme viscéralement attaché à la Terreur, qu’il impose presque seul contre tous à la Convention. Mais si Robespierre épouse toujours la conjoncture, il paraît n’avoir pas senti que la Terreur exaspérait tout le monde… Etonnant non ? Gueniffey est très anti-Robespierre. Je crois qu’il surestime le pouvoir du verbe robespierriste, et surtout il donne l’impression que les discours violents sont l’apanage de l’Incorruptible. Mais d’autres députés se sont prononcés pour la Terreur, et tous n’étaient pas robespierristes. Robespierre a été informé de certains excès de la Terreur et les a condamnés. Il a fait rappeler les représentants les plus sanguinaires et les a blâmés. Il a sauvé certains condamnés. Mais cela ne suffit pas pour nuancer la responsabilité de Robespierre dans le carnage (20 à 40 000 morts soit dit en passant, on est loin de la terreur nazie ou stalinienne, mais la Terreur mériterait un article particulier), aux yeux de l’historiographie qui instruit le procès de l’Incorruptible. Ses accusations de thermidor portées contre les pires terroristes ? Une « évidente mauvaise foi » selon Gueniffey. Les soixante-treize Girondins sauvés de la guillotine ? Des « otages » pour tenir la Convention. Bref, Robespierre est un monstre, cette affirmation ne souffre nulle contestation. Il est inconcevable que cet homme ait pu sincèrement être horrifié de certains débordements. Robespierre est, et ne peut être que l’égal d’Hitler et de Staline. Mais si Robespierre a agi avec certains représentants en mission comme Staline avec Ejov ou Béria, en leur laissant endosser la responsabilité des exactions alors qu’il tirait lui-même les ficelles, il devrait y avoir des preuves. Où sont-elles ? Mystère. De surcroît, ni Ejov, ni Béria n’ont été en mesure de renverser Staline, alors que Fouché et Barras ont eu la tête de Robespierre, et rien ne permet de penser que l’Incorruptible était leur maître. En réalité, il n’était que leur égal, mais nombre d’historiens se refusent encore à l’accepter. Ils ont fait de Robespierre une figure idéologique, un repoussoir bien commode, fort utile pour attaquer la Révolution en général, et fustiger son héritage. Ils en ont fait aussi, contre toute évidence, le précurseur des fascistes et des tyrans rouges du XX° siècle. 

 

La loi du 22 prairial an II marque le début de la « Grande Terreur », qui se termine avec la chute de Robespierre et de ses amis. Le rapporteur de la loi, Couthon, est indéniablement un robespierriste. Mais le texte est co-rédigé par Robert Lindet, qui n’est pas un proche de l’Incorruptible et qui n’est pas exécuté lors du 9 thermidor. Robespierre est monté à la tribune pour défendre la loi. La question qui se pose est la suivante : quel était exactement le but de cette loi du 22 prairial ? Rappelons que la Terreur a été « centralisée » à Paris par les comités, peut-être justement pour éviter les excès en province. Deux écoles s’affrontent. L’historiographie hostile à Robespierre insiste sur la définition très vague des « ennemis du peuple » qui autorise beaucoup d’interprétations (« article 5 : les ennemis du peuple sont ceux qui cherchent à anéantir la liberté publique, soit par la force, soit par la ruse ») ; ils pointent également l’absence de garantie donnée aux accusés. Le Tribunal révolutionnaire n’a que deux choix possibles : l’acquittement ou la mort. La procédure est donc simplifiée, et cela ne semble pas à l’avantage de l’accusé potentiel. Il s’agit de « purger les prisons » de Paris, selon le mot de Barère. L’historiographie plus favorable à Robespierre quant à elle insiste sur les luttes que se livrent les deux comités. En créant un Bureau de police générale, le Comité de Salut public empiétait sur les prérogatives du Comité de Sûreté général. Or, si les robespierristes sont influents (mais ni majoritaires, ni tout-puissants) dans le premier comité, ils sont minoritaires dans le second où la plupart des membres sont liés à d’autres factions, notamment les Hébertistes, abattus par Robespierre et ses amis. A partir de là, des historiens développent l’idée que le Comité de Sûreté générale a sciemment perverti la loi du 22 prairial pour jeter l’opprobre sur le Comité de Salut public et exciter la vindicte de l’opinion contre ce dernier. Ils s’appuient sur le fait que Fouquier-Tinville, l’accusateur public du Tribunal révolutionnaire, a été particulièrement expéditif lors de la Grande Terreur. Or Fouquier-Tinville était l’homme du Comité de Sûreté général. A la veille de son exécution, le 7 mai 1795, il niera encore avoir « été la créature de Robespierre et de Saint-Just »… Et pour cause : il les avait envoyés à la guillotine. Par conséquent, il paraît assez présomptueux d’attribuer aux seuls robespierristes la sévérité du Tribunal révolutionnaire durant la Grande Terreur. La thèse du détournement de la loi de prairial est séduisante, je l’admets, mais elle paraît même trop belle pour être vraie. Pourra-t-on jamais démêler l’enchevêtrement des conflits institutionnels et des animosités personnelles de cette période ? 

 

Conclusion 

Alors, que pouvons-nous dire avec certitude de Robespierre, de son pouvoir réel et de son rôle dans la Terreur ? Robespierre n’est pas innocent. Il a été l’un des chefs montagnards à la Convention nationale, il a dominé le club des Jacobins, il a été un membre influent du Comité de Salut public et il a su se constituer un réseau d’amis et de soutiens dans les sections parisiennes comme à la Commune de Paris. Tout cela est indéniable : Robespierre est une personnalité qui a compté en 1793 et 1794. Il a clairement soutenu la Terreur, il en a sa part de responsabilité. 

Pour autant, en faire un dictateur ou un apprenti-tyran me paraît très excessif. Influencer n’est pas contrôler. L’Incorruptible a rencontré de nombreuses résistances, au sein même du Comité de Salut public, où ses amis ne sont pas majoritaires, répétons-le, ni investis de pouvoirs supérieurs à ceux de leurs collègues, mais aussi au Comité de Sûreté générale où il semble avoir eu pas mal d’ennemis. La Convention et le Tribunal révolutionnaire n’ont jamais été robespierristes, pas plus que les armées républicaines. Quant aux Jacobins, ils ne constituaient en aucun cas un parti bolchevik avant la lettre. A la vérité, la structure du pouvoir révolutionnaire était trop complexe, trop collégiale dans son essence, pour être contrôlée par un seul homme. Je doute même que Robespierre ait jamais eu autant de pouvoir que Barras au temps du Directoire… Et si Robespierre fut l’Incorruptible, Barras lui fut le corrupteur et le corrompu. 

La parole et la probité étaient au fond les principaux atouts de l’avocat d’Arras. Des qualités certes louables, mais bien insuffisantes pour résister à une coalition d’adversaires déterminés. La rapidité de la chute de Robespierre, foudroyé, montre bien à la fois la fragilité de son pouvoir et celle de ses appuis. S’il y a bien eu une alliance contre lui, je ne crois pas au complot savamment préparé depuis des semaines. La Révolution est une période enfiévrée, qui voit les hommes emportés par le tourbillon des événements qu’ils ont eux-mêmes déchaînés. 

Robespierre ne fut pas un ange car son époque n’était pas aux saints. N’en faisons pas le diable pour autant. Et surtout, ne commettons pas d’anachronisme en mettant sur les épaules de Maximilien les crimes d’autres hommes, quand bien même certains se seraient réclamés de lui. En revanche, reconnaissons que l’Incorruptible et ses amis ont lutté avec énergie pour sauver la République et défendre la France contre les traîtres et les rois étrangers. Notre époque pusillanime joue les vierges effarouchées devant les mesures prises par les révolutionnaires, mais l’on sait trop où mène le pacifisme béat : aux Accords de Munich… Les robespierristes étaient des hommes, ils ont pu commettre des erreurs et des excès. Au moins l’ont-ils fait, j’ose le croire, plus par patriotisme que par intérêt personnel. Un tel dévouement mérite le respect. 

 

Ouvrages utilisés : 

Bertaud, J.-P., La Révolution française, Perrin, 2004 (1989 pour la première édition) 

 

Furet, F., Ozouf, M., Dictionnaire critique de la Révolution française, Champs Flammarion, 2007. En particulier l’article « Robespierre » de Patrice Gueniffey, dans le tome « Acteurs », pp.247-271 

 

Wikipédia (à manier avec prudence) reste utile pour les dates et pour quelques infos sur les personnalités secondaires. 

 

La loi du 22 prairial an II est consultable en intégralité sur le site Gallica de la BNF.  



05/04/2013
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