Nationaliste Social et Ethniciste

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Saucourt ou la gloire éphémère de Louis III

Le 3 août de l’an 881, à Saucourt-en-Vimeu (actuel département de la Somme, Picardie), l’armée franque du jeune roi Louis III surprend une bande de pillards vikings, lui livre bataille et remporte le combat. En soi, cette bataille n’a pas une incidence historique considérable, d’autant que Louis III meurt peu après. Mais, à l’époque, rares sont les succès remportés sur les Vikings (ou Normands) qui mettent le pays à feu et à sang, en particulier le nord-est de cette « Francie occidentale » où se trouve le cœur du pouvoir carolingien dans ce royaume. Par ailleurs, la dynastie carolingienne rencontre des difficultés à cette période, confrontée à l’éclatement de l’empire, aux querelles intestines et à l’apparition de concurrents. Face à cette situation de crise, l’entourage de Louis III s’empare de la bataille de Saucourt pour une opération de propagande visant à rehausser le prestige de la dynastie et d’un jeune monarque hier encore contesté. Si Saucourt-en-Vimeu n’est pas passé à la postérité avec le même éclat que le siège de Paris de 888, au cours duquel s’illustre le comte Eudes, un ancêtre des Capétiens, la bataille a toutefois suffisamment marqué les esprits pour que le peintre Jean-Joseph Dassy consacre au XIX° siècle un tableau à cet épisode. Cet article sera consacré au contexte de cette bataille (raids vikings et crise carolingienne) et au souvenir qu’elle a laissé à travers un texte contemporain (le Ludwigslied) et un tableau postérieur (l’œuvre de Dassy).

 

La difficile succession de Charles le Chauve

Petit-fils de Charlemagne et l’un des bénéficiaires du fameux Traité de Verdun de 843, Charles le Chauve meurt en 877 en pleine gloire : après avoir récupéré une partie de la Lotharingie en 870, Charles a profité de la mort de son neveu, l’empereur Louis II (fils de Lothaire), pour accourir en Italie et s’y faire couronner empereur d’Occident par le pape Jean VIII le 25 décembre 875. Malgré les difficultés du début du règne, les révoltes récurrentes en Aquitaine, les échecs face aux Bretons, Charles meurt sur un trône raffermi. Il semblait même bien placé pour redonner du lustre à la fonction impériale, qui s’était « provincialisée » sous Louis II, dont l’autorité ne s’exerçait guère que dans la moitié septentrionale de l’Italie. Hélas, le fils et successeur de Charles, Louis II dit le Bègue, n’est pas vraiment à la hauteur de la tâche.

 

Louis a passé sa jeunesse à défier son père : il s’est marié sans l’aval paternel, et s’est rebellé contre Charles, avec l’appui des Bretons, en 862. Devenu roi, il se heurte à une partie de l’aristocratie. S’il est finalement sacré à Compiègne le 8 décembre 877, Louis doit promettre par écrit - c’est une première - qu’il respectera les privilèges du clergé et qu’il gouvernera avec le conseil de l’aristocratie, dont il confirme au passage les charges et honneurs, déjà rendus héréditaires par son père (capitulaire de Quierzy). Autrement dit, la monarchie devient contractuelle. Il est sans doute excessif d’affirmer que le roi est placé sous la tutelle des aristocrates, mais l’autorité royale doit impérativement s’exercer avec le consentement de ces derniers. Et c’est cette nouvelle modalité de gouvernement qui coûtera son trône à Charles III le Simple, troisième fils de Louis II. Le pouvoir royal n’est pas mort, mais il est désormais limité. Pourtant, un grand d’Aquitaine, Bernard de Gothie, maître de la Septimanie et du Berry, choisit de se révolter. Alors que Louis prépare une expédition pour mater le renégat, il meurt de maladie à Compiègne le 10 avril 879.

 

Qui doit succéder à Louis II le Bègue ? Louis a contracté deux unions successives : la première, dès 862, avec Ansgarde de Bourgogne, lui a donné deux fils, Louis (né vers 863) et Carloman (né vers 867), qui sont en âge de régner ; mais Louis a répudié Ansgarde pour épouser Adélaïde de Frioul en 875, laquelle se trouve enceinte à la mort du roi. Un garçon, nommé Charles, naît en 879. Charles est de toute évidence trop jeune pour régner. Louis et Carloman sont-ils légitimes ? Hugues l’Abbé grande figure de l’aristocratie du royaume, soutient les jeunes princes. Mais d’autres, emmenés par Gauzlin, abbé de Saint-Denis, émettent des doutes et soutiennent la candidature de Louis III le Jeune, un Carolingien de Germanie, fils de Louis II le Germanique (frère de Charles le Chauve) et cousin germain de Louis le Bègue. En septembre 879, Louis et Carloman sont couronnés à Ferrières-en-Gâtinais, près de Montargis (Loiret), en l’église abbatiale par Anségise, archevêque de Sens et primat des Gaules et de Germanie, tandis que Louis le Jeune pénètre en Francie occidentale avec son armée. Finalement, Louis le Jeune abandonne ses prétentions en échange du territoire lotharingien acquis par Charles le Chauve en 870. Au Traité de Ribemont de 880, la Francie occidentale retrouve ses frontières de 843. Le trône de Louis et de Carloman paraît cependant sauvé.

 

A Amiens, les deux frères se partagent le royaume : à Louis, qu’on peut désormais appeler Louis III, les régions au nord de la Loire, la « Francie » proprement dite, c’est-à-dire l’ancienne Neustrie plus la Champagne qui était historiquement plutôt austrasienne, et la charge de combattre les Vikings ; à Carloman le sud, Aquitaine et Bourgogne, ainsi que la charge de réprimer le sécessionnisme latent de ces régions. En octobre 879, Boson, ancien fidèle de Charles le Chauve, s’est fait couronner roi à Lyon et tente de restaurer un royaume de Bourgogne-Provence. Or Boson n’est pas un Carolingien, bien qu’il se rattache à la dynastie par son mariage avec Ermengarde, fille de l’empereur Louis II. Louis III et Carloman reçoivent le soutien des Carolingiens de Germanie pour combattre l’usurpateur en 880. Si le siège de Vienne est un échec, les deux frères reprennent néanmoins Chalon, Mâcon et Lyon qui appartenaient à Boson, grâce au soutien de Richard le Justicier, le propre frère de Boson, resté loyal envers les Carolingiens.

 

La menace viking

Depuis le milieu du IX° siècle, les souverains carolingiens sont confrontés aux assauts des hommes du Nord. Ceux qui assaillent la Francie occidentale, la Lotharingie et la Germanie sont surtout originaires du Danemark et de Norvège. Les Suédois, communément appelés « Varègues », se dirigent plutôt vers l’est : pays finnois et slaves et de là, à travers la Russie qu’ils vont fonder en tant qu’état, la Mer Noire et Constantinople par la fameuse « route des Varègues aux Grecs ». En Francie occidentale, le problème normand a occupé une bonne partie du règne et de l’énergie de Charles II le Chauve. Les premières incursions sont signalées vers 850. Du milieu des années 850 au début des années 860, les attaques se font plus fréquentes et plus intenses, à tel point que l’on parle parfois de « grande invasion ». C’est d’ailleurs une période critique pour Charles le Chauve, assailli en 858 par son frère Louis II le Germanique. Après cette alerte, Charles rétablit sa situation et adopte un nouveau plan pour contrer les Vikings : il crée de grands commandements territoriaux confiés à des chefs de guerre éprouvés, comme Robert le Fort (Neustrie), ancêtre des Capétiens, ou Baudouin (Flandre) ; les vieilles cités comme Tours, Le Mans, Beauvais voient leurs remparts remis en état tandis que des ponts fortifiés sont bâtis sur la Loire, la Seine et ses affluents afin de barrer la route aux envahisseurs qui remontent les fleuves à bord de leurs drakkars.

 

Cette politique porte ses fruits, et la pression des Vikings diminue sensiblement, d’autant que l’Angleterre est au même moment une proie tentante. Mais à partir de 878, sous Louis II le Bègue, les attaques reprennent de plus belle. Le nord de la Francie occidentale, cœur du pouvoir carolingien, là où se trouvent les palais, les fiscs (domaines) et les principales abbayes royales, est à nouveau visé. Gand et Thérouanne sont attaquées en 879, Arras et Noyon en 880, Corbie en 881. C’est dans ce contexte qu’au mois d’août 881, le jeune Louis III, qui se trouve du côté d’Abbeville avec ses troupes, intercepte une bande de pillards scandinaves.

 

La bataille de Saucourt-en-Vimeu et son retentissement

Louis a dix-huit ou dix-neuf ans. Il est déjà un habitué des champs de bataille (il a guerroyé avec Carloman contre Boson de Provence), ce qui n’a rien de surprenant pour un prince carolingien. La guerre fait partie de leur métier de roi. Le combat se déroule le 3 août mais Régine Le Jan parle du mois de juillet. S’agit-il d’un combat important ou d’un simple accrochage ? On cite souvent le chiffre de huit mille Vikings tués. J’ignore d’où vient ce chiffre. Si cette estimation est exacte, alors la bataille a opposé des effectifs conséquents, et l’armée de Louis devait compter plusieurs milliers de combattants, et notamment des cavaliers lourds. En bataille rangée, les Normands n’étaient généralement pas les plus forts et leur déroute n’est pas étonnante. C’est leur mobilité qui les rend si dangereux et imprévisibles. Louis a eu la main heureuse à Saucourt. Mais certains historiens mettent en doute l’importance de la bataille. Régine Le Jan écrit ainsi : « le jeune roi Louis III, à la tête de quelques maigres contingents de l’armée royale, fait fuir les Normands à Saucourt-en-Vimeu ». On est loin du combat épique et de l’hécatombe habituellement évoqués. Régine Le Jan parle d’une bataille « plus symbolique que décisive ». Le fait est que les Vikings sont encore signalés dans la région en 882, puis en 883, année durant laquelle Carloman, frère et successeur de Louis, lutte sans grand succès contre eux. On ne saura sans doute jamais ce qui s’est réellement passé à Saucourt. Le seul fait certain est qu’il s’agit d’un succès carolingien.

 

Or, on l’a dit, les succès carolingiens ne sont pas légions durant ces années. Les rois passent leur temps à se battre entre eux ou contre des usurpateurs. Ils sont parfois accusés d’être inefficaces contre les Normands (un reproche qui a entraîné une révolte au temps de Charles le Chauve). Et voilà que Louis III, jeune souverain, défait les envahisseurs. Son entourage ne pouvait pas laisser passer si belle occasion. Un texte de louange en vers, le Ludwigslied (« chant de Louis » en allemand), est rédigé du vivant même du roi, qui meurt l’année suivante. Le texte a été découvert en 1672 dans les archives de l’abbaye de Saint-Amand (département du Nord) non loin de Valenciennes. Il est possible que le poème ait été rédigé dans cette abbaye, car l’archichancelier de Louis n’est autre que Gauzlin, abbé de Saint-Denis mais également de Saint-Amand, rallié à Louis III après avoir un temps penché pour Louis III le Jeune (de Germanie). Gauzlin avait semble-t-il conservé son prestigieux poste en échange de son ralliement.

 

Voici le texte du Ludwigslied avec sa traduction en français [1] :

1 Einan kuning uueiz ih. Heizsit her hluduig.

2 Ther gerno gode thionot. Ih uueiz her imos lonot. 

3 Kind uuarth her faterlos. Thes uuarth imo sar buoz.

4 Holoda inan truhtin. Magaczogo uuarth her sin.

5 Gab er imo dugidi. Fronisc githigini.

6 Stual hier in urankon. So bruche her es lango.

7 Thaz gideilder thane. Sar mit karlemanne.

8 Bruoder sinemo. Thia czala uuunniono.

9 So thaz uuarth al gendiot. Koron uuolda sin god.

10 Ob her arbeidi. So iung tholon mahti.

 

Je connais un roi, nommé le seigneur Louis

Qui sert Dieu volontiers, et que Dieu récompense ; je le sais.

Enfant, il perdit son père ; mais fut bientôt dédommagé :

Dieu le prit en grâce et devint son tuteur ;

Il lui donna de bonnes qualités, des serviteurs fidèles

Et un trône ici en Francie : qu'il en jouisse longtemps !

Ces biens, il les partagea, peu après, avec Carloman

Son frère. C'était pour eux source de joie.

Cela fait, Dieu voulut l'éprouver,

Et voir s'il soutiendrait l'adversité, dans un âge aussi tendre :

  

11 Lietz her heidine man. Obar seo lidan. 

12 Thiot urancono. Manon sundiono.

13 Sume sar verlorane. Uuurdun sumerkorane.

14 Haranskara tholota. Ther et misselebeta.

15 Ther ther thanne thiob uuas. Inder thanana ginas.

16 Nam sina uaston. Sidh uuarth her guot man.

17 Sum unas luginari. Sum skachari.

18 Sum fol loses. Inder gibuotza sih thes.

19 Kuning uuas eruirrit. Thaz richi al girrit.

20 Uuas erbolgan krist. Leidhor thes ingald iz.

 

Il permit que les païens traversassent la mer,

Pour rappeler aux Francs leurs péchés.

Les uns furent détruits, les autres épargnés ;

Celui qui avait vécu méchamment était soumis à toutes sortes d'outrages ;

Celui qui avait volé et qui se corrigeait de ce défaut 

S'imposa des jeûnes et devint honnête homme ;

Le menteur, le ravisseur

Le fourbe firent tous pénitence.

Le roi était inquiet, l'empire tout troublé ;

La colère de Jésus-Christ, hélas, pesait sur le pays.

 

21 Thoh erbarmedes got. Uuuisser alla thia not.

22 Hiez hluduigan. Tharot sar ritan.

23 Hluduig kuning min. Hilph minan liutin.

24 Heigun sa northman. Harto biduuungan.

25 Thanna sprah hluduig. Herro so duon ih.

26 Dot ni rette mir iz. Al thaz thu gibiudist. 

27 Tho nam her godes urlub. Huob her gundfanon uf.

28 Reit her thara in urankon. Ingagan northmannon.

29 Gode thancodum. The sin beidodun. 

30 Quadhun al fromin. So lango beidon uuir thin.

 

Mais Dieu eut enfin pitié ; voyant toutes ces calamités 

Il ordonna au roi Louis de monter à cheval.

"Louis, mon roi (dit-il), secourez mon peuple,

Si durement opprimé par les Normands."

Louis répond : "Je ferai, Seigneur,

Si la mort ne m'arrête, tout ce que vous me commanderez."

Prenant congé de Dieu, il hissa le gonfanon, 

Et se mit en marche, à travers le pays, contre les Normands.

Dieu fut loué par ceux qui l'attendaient pour être secourus ;

Ils dirent : "Seigneur, nous vous attendons depuis longtemps."

 

31 Thanne sprah luto. Hluduig ther guoto.

32 Trostet hiu gisellion. Mine notstallon. 

33 Hera santa mih god. Ioh mir selbo gibod.

34 Ob hiu rat thuhti. Thaz ih hier geuuhti.

35 Mih selbon ni sparoti. Uncih hiu gineriti. 

36 Nu uuillih thaz mir uolgon. Alle godes holdon. 

37 Giskerit ist thiu hier uuist. So lango so uuili krist.

38 Uuili her unsa hina uarth. Thero habet her giuualt.

39 So uuer so hier in ellian. Giduot godes uuillion. 

40 Quimit he gisund uz. Ih gilonon imoz.

 

Ce bon roi Louis leur dit alors :

"Consolez-vous, mes compagnons, mes braves défenseurs !

Je viens, envoyé par Dieu, qui m'a envoyé ses ordres.

Je réclame vos conseils pour le combat,

Sans m'épargner moi-même jusqu'à ce que vous soyez délivrés.

Je veux que ceux qui sont restés fidèles à Dieu me suivent.

La vie nous est donnée, aussi longtemps que Christ le permet ;

S'il veut notre trépas, il en est bien le maître. 

Quiconque viendra avec ardeur exécuter les ordres de Dieu

Sera récompensé par moi dans sa personne s'il survit,

 

41 Bilibit her thar inne. Sinemo kunnie.

42 Tho nam her skild indi sper. Ellianlicho reit her

43 Uolder uuar errahchon. Sina uuidarsahchon.

44 Tho ni uuas iz buro lang. Fand her thia northman.

45 Gode lob sageda. Her sihit thes her gereda.

46 Ther kuning reit kuono. Sang lioth frano. 

47 Ioh alle saman sungun. Kyrrie leison.

48 Sang uuas gisungan. Uuig uuas bigunnan.

49 Bluot skein in uuangon. Spilod unther urankon. 

50 Thar uaht thegeno gelih. Nichein soso hluduig.

 

Dans sa famille s'il succombe."

Alors il prit son bouclier et sa lance, poussa son cheval,

Et brûla d'ardeur de se venger sur ses ennemis.

En peu de temps il trouva les Normands 

Et rendit grâce à Dieu, voyant ce qu'il cherchait.

Le roi s'avança vaillamment, entonna un cantique saint,

Et toute l'armée chantait avec lui Kyrie eleison !

Le chant finissant, le combat commençant,

On vit le sang monter au visage des Francs et couler parmi eux.

Chacun fit son devoir mais personne n'égala Louis

 

51 Snel indi kuoni. Thaz uuas imo gekunni.

52 Suman thuruh skluog her. Suman thuruh stah her.

53 Her skancta cehanton. Sinan fianton.

54 Bitteres lides. So uue hin hio thes libes.

55 Gilobot si thiu godes kraft. Hluduig uuarth sigihaft.

56 Iah allen heiligon thanc. Sin uuart the sigikamf.

57 - uolar abur hluduig. Kuning uu...salig.

58 - garo so ser hio uuas. So uuar ses thurft uuas.

59 Gihalde inan truhtin. Bi sinan ergrehtin.

 

En adresse et en audace. Il tenait cela de sa naissance.

Il renversait les uns, il perçait les autres, 

Et servait dans ce moment à ses ennemis

Une boisson très amère. Malheur à jamais à leur existence !

Dieu soit loué, Louis fut vainqueur. 

Gloire à tous les saints la victoire fut à lui

(non traduit)

(non traduit)

Conservez-le Seigneur dans sa majesté.

 

Je ne suis pas linguiste mais on reconnaît aisément un dialecte germanique : « kuning » pour roi (allemand König, anglais king) ; « faterlos » pour orphelin sans père (le suffixe allemand privatif –los est encore utilisé comme dans arbeitslos, « sans travail », c’est-à-dire chômeur) ; « skild » pour bouclier (allemand Schild, anglais shield) ; « sungun » pour chanter (allemand singen, anglais sing) ; « bluot » pour sang (allemand Blut, anglais blood), et on pourrait multiplier les exemples. J’invite les lecteurs à le faire, c’est un petit jeu fort amusant et instructif. On reconnaît aussi dans « sigikamf » le mot victoire (« sigi », victorieux, qu’on retrouve dans les prénoms Siegfried ou Sigismond, et « kamf », combat, comme le livre tristement célèbre d’Hitler). Ce dialecte germanique est du francique, c’est-à-dire du vieil haut-allemand. Je n’en dirai pas plus car je ne suis pas expert en la matière. Apparemment, le poème était chanté. Ce texte est intéressant à plus d’un titre : en effet, il est rédigé en germanique, alors que Louis III règne sur des populations qui, majoritairement sont de langue romane. Cela nous rappelle que Louis n’est pas « roi de France », mais bien de Francie occidentale [2]. Cette dernière ne se définit pas par la langue. Le Ludwigslied pourrait d’ailleurs témoigner d’un certain bilinguisme dans la partie nord du royaume, y compris dans des zones devenues totalement romanes au cours du Moyen Âge (nord et est de la Picardie), ou au moins d’un bilinguisme dans les milieux aristocratiques. Enfin, on ne saurait écarter une certaine fidélité du Carolingien à la langue de ses ancêtres, ni une opération de communication à l’adresse des Carolingiens de Germanie qui avaient d’abord contesté les droits de Louis et de Carloman. Il n’existe qu’un manuscrit du Ludwigslied, conservé à la bibliothèque municipale de Valenciennes. Le monastère Saint-Amand fut détruit à la Révolution. 

 

Au XIX° siècle, le peintre français Jean-Joseph Dassy (1791-1865) peignit l’événement dans un style pompier (style moqué mais que j’aime bien pour ma part) :

 

 

Faisons un peu d’histoire des arts, puisque c’est à la mode. Notons d’abord la représentation fantaisiste des Vikings (à droite sur le tableau) : si Dassy n’a pas repris le cliché du Viking avec son casque à cornes, en revanche il l’a vêtu de peaux de bête, pour montrer la sauvagerie des hommes du nord, leur mode de vie primitif. A gauche, Louis charge à la tête de ses troupes. Il paraît plus âgé qu’il ne l’était en réalité, et il est représenté barbu, comme un roi biblique, alors que les Carolingiens portaient plutôt la moustache. Il est vêtu comme un empereur romain, avec une cuirasse anatomique portée sur un thoracomachus renforcé de lambrequins. Louis porte des chaussures romaines. Tout est couleur d’or et le roi porte une invraisemblable couronne. Les fantassins francs, au premiers plans, semblent tout droit sortis d’une sculpture romaine de la Tétrarchie (tournant des III° et IV° siècles, durant la période dite du Bas-Empire). Leur couvre-chef notamment, est typique de l’Antiquité tardive. Les cavaliers francs, en revanche, portent le traditionnel casque carolingien des VIII°-IX° siècles, une sorte de morion. Leur armure est également romaine et assez éloignée de la broigne des Francs. L’étendard (référence au gonfanon du poème ?) est bien évidemment frappé de la croix. Le message est clair : Louis III est l’héritier des empereurs romains, comme descendant de Charlemagne, le restaurateur de l’empire d’Occident, et un nouveau Constantin, souverain chrétien terrassant les barbares païens. A l’arrière-plan à droite, nous voyons des bâtiments en flammes, référence aux déprédations des Vikings. Il pourrait s’agir de l’abbaye de Corbie ou même de celle de Saint-Amand, apparemment détruite par les Normands peu avant la bataille de Saucourt-en-Vimeu.

 

Conclusion

« So bruche es her lango » : qu’il en jouisse longtemps, écrit l’auteur du Ludwigslied en parlant du trône de Louis III. Dieu n’aura pas exaucé ce souhait : le 5 août 882, presqu’un an jour pour jour après Saucourt, Louis perdait la vie dans un accident de cheval, fréquent à cette époque avec les accidents de chasse. Ce type de mort décima pour ainsi dire les Carolingiens : Carloman (884), Louis IV (936) et Louis V (987) périssent tous dans ces conditions. Le pauvre Louis III n’a fait que passer sur le trône, et ses mérites furent oubliés. D’autant qu’Eudes défendant Paris quelques années plus tard devait supplanter le Carolingien comme valeureux défenseur de la « France » face aux Normands. Et le comte de Paris se trouvant être un ancêtre des Capétiens, dynastie qui allait créer la France, il n’eut guère de peine à reléguer dans les limbes de l’oubli le jeune souverain carolingien, pâle représentant d’une dynastie déjà sur le déclin aux yeux de la plupart des historiens postérieurs. Ajoutons qu’Eudes intervient à Paris, la ville prestigieuse qui devint capitale du pays, alors que Saucourt-en-Vimeu n’est qu’un modeste hameau (ce n’est pas une commune)… Louis III n’avait décidément aucune chance face à Eudes.

 

Bibliographie :

Bührer-Thierry, G., Mériaux, Ch., La France avant la France 481-888, tome 1 de l’Histoire de France sous la direction de Joël Cornette, Belin, 2010

 

Le Jan, R., Histoire de France : Origines et premier essor 480-1180, collection Carré Histoire, Hachette, 3ème édition, 2007

 

Les Vikings en France, Dossiers d’archéologie, n°277 octobre 2002

 

[1] trouvé sur ce site :

http://bookline-03.valenciennes.fr/bib/decouverte/histoire/rithmustrad.asp

 

[2] J’ai tenté d’expliquer que la « France » n’émerge qu’au X° siècle :

http://blog-nationaliste.blog4ever.com/blog/lire-article-286920-9557198-quand_la_france_est_elle_nee_.html



09/05/2013
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