Nationaliste Social et Ethniciste

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Ukraine: la Russie ne peut pas tout avoir

Voilà quelques temps que je n'ai plus abordé la crise ukrainienne. Il faut dire que l'affaire est devenue très complexe : le rôle de Moscou est opaque, bien qu'apparemment il commence à s'éclaircir, et pas dans un sens rassurant ; la propagande et les manipulations émanent de tout côté, entre l'obsession russophobe de certains défenseurs de l'unité ukrainienne et la compassion douteuse des Russes pour les « pauvres civils » victimes du gouvernement « fasciste » de Kiev. Je rappelle aux dirigeants russes que, lorsque Bachar El-Assad a commencé à mitrailler ses opposants en Syrie, ils ne se sont guère émus. Quand Vladimir Poutine aujourd'hui déplore la « brutalité » des troupes loyalistes ukrainiennes, il se moque de nous. De manière générale, M. Poutine a semble-t-il décidé de nous prendre pour des imbéciles. Venir nous dire que des soldats russes, des parachutistes qui plus est (et non de simples gardes-frontière), se sont « égarés » par inadvertance en territoire ukrainien, c'est se payer notre tête. De la même façon, je ne sais pas ce qu'il y avait dans cet étrange convoi humanitaire, mais je note que les Russes ont refusé toute inspection fouillée des cargaisons et que la Croix-Rouge, qui devait initialement participer à l'opération, s'est trouvée étrangement écartée au moment crucial, pour « raisons de sécurité » susurre-t-on, alors que l'Ukraine s'est bien gardée de mitrailler le convoi, ce qui aurait procuré, tout le monde le sait, un casus belli idéal au Kremlin. Dieu sait que je ne suis pas foncièrement hostile à la Russie, une grande puissance avec laquelle je persiste à croire que nous pouvons avoir des intérêts convergents. Je me suis réjoui du redressement russe opéré par Poutine dans les années 2000, après le désastre des années Elstine. Je pense que la Russie a un rôle important à jouer dans l'équilibre des forces à l'échelle mondiale, notamment comme contrepoids à l'hégémonisme écrasant des États-Unis d'Amérique. Je conçois tout à fait que la Fédération de Russie défende ses intérêts vitaux, et cherche à maintenir ou renforcer son influence dans les pays voisins, dont beaucoup hébergent d'importantes populations russophones. De même, je comprends les inquiétudes de Moscou devant les progrès de l'OTAN en Europe centrale et orientale.

 

Mais, malgré ma relative bienveillance à l'égard de Vladimir Poutine et des intérêts russes en général, je pense que nous ne pouvons pas laisser la Russie faire n'importe quoi. J'ai approuvé la position russe sur le Kosovo, les Russes ayant fait valoir à l'époque qu'on ouvrait une dangereuse boîte de Pandore. Et ils avaient raison... puisque la Russie, ces dernières années, a encouragé la création de beaucoup de « Kosovo », davantage même que les Occidentaux. Sur le pourtour de ses frontières, la Russie a en effet multiplié les états fantoches qui sont autant de protectorats déguisés : Abkhazie et Ossétie du Sud en Géorgie, Transnistrie en Moldavie, Crimée (annexée depuis) et aujourd'hui Donbass en Ukraine. Je veux dire ici aux pro-russes et aux pro-Poutine français que l'aveuglement n'est plus de mise : en agissant comme elle le fait, la Russie ne se pose plus seulement en obstacle à l'impérialisme « occidental » (surtout américain et germanique d'ailleurs), mais elle promeut son propre impérialisme qui ne vaut pas davantage que celui de l'Oncle Sam. La haine délirante des États-Unis (un pays pour lequel je n'ai guère d'affection) ne doit pas nous faire croire que les ennemis des Américains sont nécessairement des pays sympathiques, désintéressés, anti-impérialistes, et a fortiori nos amis. Ce que l'Iran, la Russie ou la Chine reprochent aux États-Unis, c'est exactement ce qu'eux-mêmes feraient s'ils détenaient le leadership mondial. Et, pour être tout à fait juste, notre pays, la France, faisait de même jadis, comme le Royaume-Uni, lorsque tous deux étaient encore de grandes puissances coloniales : en Chine, en Amérique latine, Français et Anglais ne se privaient pas d'exercer un droit d'ingérence parfois appelé « politique de la canonnière », puisque l'envoi de navires de guerre servait couramment à appuyer les exigences des grandes puissances. Toute puissance impériale adopte peu ou prou la même attitude. Par conséquent, il ne faut pas attendre de moi que je condamne la politique russe pour des raisons morales. Non seulement ce que fait la Russie est d'une certaine manière normal, mais j'ajoute que c'est probablement souhaitable du point de vue russe. Seulement voilà, je ne suis pas Russe.

 

Et, du point de vue français, n'en déplaise aux anti-américanistes primaires et aux thuriféraires de Poutine, l'action de la Russie devient gênante et contraire à nos intérêts. Pourquoi ? D'abord parce que si la Russie est utile en Europe (et ailleurs) pour faire pièce à l'influence américaine, il ne faut pas non plus qu'elle devienne trop puissante, d'autant que Moscou est plus près de Paris que Washington, et, alors les États-Unis ont autant d'intérêts dans le Pacifique que côté Atlantique, la Fédération de Russie, pour des questions historiques et de répartition de la population est avant tout une puissance européenne et centre-asiatique. Rejeter la domination américaine pour se placer sous la tutelle russe reviendrait à changer de maîtres et, disons-le franchement, les Russes ne sont pas des maîtres tendres. Ensuite, la politique de la Russie en Ukraine est aussi arrogante et incohérente que celle qu'on reproche aux Américains : on ne peut pas en effet combattre des rebelles en Tchétchénie et soutenir Bachar El-Assad en Syrie, et dans le même temps intervenir contre Porochenko qui fait la même chose dans son pays ! J'ajoute que si les soldats de Kiev ne sont sans doute pas des anges, ils sont probablement beaucoup moins violents que leurs homologues syriens. En tout cas, et c'est heureux, le conflit ukrainien ne semble pas avoir atteint le degré de cruauté et de barbarie de la guerre en Syrie. Je l'ai dit, je suis prêt à soutenir la politique russe lorsque celle-ci œuvre à une stabilisation des équilibres géopolitiques. Or la Russie est en train de devenir un fauteur de troubles : dans le Caucase, en Ukraine, en Transnistrie, les intrigues russes attisent les haines. Pour l'ordre international, il n'est pas bon que pullulent ainsi des pays en état de guerre larvée ou dangereusement affaiblis par des sécessions à répétition. Or, Moscou encourage trop souvent, par ses actions ou ses déclarations, cette situation. Ainsi la Géorgie est affaiblie et destabilisée par les séparatismes abkhazes et sud-ossètes. Moscou a reconnu unilatéralement l'indépendance de l'Abkhazie et de l'Ossétie du Sud, alors que les Géorgiens (ethniques) étaient nombreux dans ces deux régions, il semble même qu'ils aient été majoritaires en Abkhazie avant 1992 et ils représentaient près d'un tiers de la population en Ossétie du Sud. Beaucoup de ces Géorgiens ont été chassés ou tués. Bien sûr, la Russie a fait valoir qu'en reconnaissant ces indépendances, elle ripostait à celle du Kosovo. Sauf que la Géorgie n'est pas responsable de ce qui s'est passé au Kosovo et l'ingérence russe avait commencé bien avant la guerre du Kosovo, dès la guerre de sécession abkhaze en 1992-1993...

 

La Russie peut légitimement craindre l'adhésion à l'OTAN de la Géorgie ou de l'Ukraine. De ce point de vue, les Occidentaux ont joué avec le feu et je serais assez favorable pour ma part à ce que nous prenions des engagements sérieux pour ne pas accueillir dans cette alliance (qui idéalement devrait être dissoute, la Guerre froide étant terminée, au profit d'accords et d'alliances négociés par chaque pays européen avec ses voisins et avec les États-Unis, mais c'est un autre débat) les pays frontaliers de la Russie, ce qui fait que les pays baltes et la Pologne n'auraient pas dû intégrer cette organisation, dont la Finlande par exemple est restée à l'écart. Il en va de même pour l'Union européenne (qui mériterait également d'être dissoute, ou du moins reconstruite sur d'autres bases). Une zone-tampon aurait été idéale, du Caucase jusqu'à la Baltique. Les Occidentaux ont choisi d'avancer leurs pions en profitant de la faiblesse relative de la Russie dans les années 90 et au début des années 2000. Aujourd'hui, la Russie cherche à reprendre le terrain perdu, c'est bien naturel. Et nous devons accepter, je pense, de laisser à la puissance russe sa zone d'influence : Caucase, anciennes républiques soviétiques d'Asie centrale, Biélorussie (qui à mon sens pourrait même intégrer la Fédération de Russie, tant les deux peuples sont proches culturellement et sans véritable contentieux historique), et même Crimée, bien que je n'approuve pas l'annexion russe [1]. Mais il faut être très clair avec la Russie, et taper du poing sur la table si nécessaire : Moscou ne peut pas avoir la Crimée et le Donbass. Je serais assez partisan de proposer aux Russes une reconnaissance officielle de leur annexion en Crimée en échange de leur abandon du Donbass. Mais dans tous les cas, nous ne pouvons pas décemment laisser la Russie dépecer l'Ukraine, et ce pour plusieurs raisons. Certains lecteurs s'en souviennent peut-être, j'ai dénoncé la « révolution » de Maïdan, soutenue par de nombreux dirigeants européens et par les institutions de l'UE, qui a chassé le président Ianoukovitch, dirigeant élu et légitime de l'Ukraine [2]. Le gouvernement provisoire issu de ce coup de force n'avait à mes yeux aucune légitimité. Mais, depuis, des élections présidentielles ont eu lieu, précisément le 25 mai 2014. Petro Porochenko a été élu dès le premier tour avec 54,7 % des voix. Certes l'abstention a été forte (près de 60 % des électeurs ukrainiens ne se sont pas déplacés), mais, outre que le scrutin a été empêché à l'est par les séparatistes, la pluralité a été respectée : le Parti des Régions, ancienne formation de Ianoukovitch, a présenté un candidat, Mikhaïlo Dobkine, qui n'a fait que 3 % des voix. Par conséquent, Petro Porochenko peut être considéré comme le président légitime de l'Ukraine et on peut remarquer que les Ukrainiens ont sagement écarté les nationalistes ainsi que la sulfureuse Ioulia Timochenko.

 

En tant que président de l'Ukraine, Porochenko est garant de l'unité de son pays. Il lui est impossible de tolérer la rébellion armée des séparatistes. D'ailleurs, Poutine n'agirait pas différemment si la Fédération de Russie était menacée par une sécession. Si aujourd'hui la France doit à mon sens soutenir l'Ukraine, ce n'est pas parce que les Ukrainiens sont nos amis et les Russes nos ennemis. Non, s'il faut soutenir l'Ukraine, c'est parce que laisser faire la Russie serait reconnaître le droit du plus fort à dépecer son voisin plus faible. L'Ukraine est dans une situation de grande détresse militaire et économique. Comme la France, c'est un pays de taille moyenne, qui peine à s'émanciper de la tutelle d'une grande puissance, tout comme la France est un peu prisonnière du giron américain. Si la Russie annexe ou occupe le Donbass, où s'arrêteront les visées russes ? Ensuite, il y aura peut-être Kharkiv, Odessa, la Transnistrie. Il est temps de faire comprendre à Poutine que nous ne tolérerons pas davantage son expansionnisme. La Russie ne doit pas être trop sure d'elle et s'imaginer qu'elle peut remodeler à sa guise les frontières d'Europe orientale. Ensuite, il faut bien comprendre que l'Allemagne, notre grande amie, qui a beaucoup soutenu la « révolution » anti-Ianoukovitch, cherche manifestement à intégrer l'Ukraine dans ce vaste espace européen qu'elle domine économiquement. Angela Merkel, et non François Hollande, s'est rendue à Kiev pour la fête de l'indépendance ukrainienne. En restant en retrait sur ce dossier, la France laisse le champ libre à sa voisine. Or, il faut impérativement faire obstacle à l'influence grandissante de l'Allemagne en Europe centrale et orientale. L'affaire ukrainienne nous en donne l'occasion : en soutenant l'Ukraine tout en ménageant la Russie, la France pourrait renforcer sa position et son prestige. Aussi, s'il se confirmait que des troupes russes ont pénétré en Ukraine et que des soldats russes combattent les forces ukrainiennes aux côtés des rebelles, je suis favorable à une intervention militaire coordonnée à laquelle prendrait part la France, afin de défendre l'unité et l'intégrité territoriale de l'Ukraine, à la condition que le gouvernement ukrainien prenne des engagements fermes et définitifs, non point sur une éventuelle « fédéralisation »[3], mais sur le respect des droits des Ukrainiens de l'Est, notamment en ce qui concerne l'usage de la langue russe. Quant à Vladimir Poutine, il faudrait qu'il renonce à utiliser les russophones vivant chez ses voisins comme des instruments au service de sa politique. Qu'il veille au respect de leurs droits, cela se comprend, mais qu'il encourage des rébellions armées, lui qui a dû faire face à celle de Tchétchénie, ce n'est pas acceptable. D'autant que les russophones d'Ukraine ne sont pas des citoyens russes à proprement parler, mais des Ukrainiens de langue russe, nuance.

 

Enfin, je n'aime pas la façon de faire du gouvernement russe, qui agit avec habileté diront certains, mais avec une fourberie toute orientale à mon avis. Envoyer des soldats sans insigne, prétendre qu'on n'intervient pas alors que (vraisemblablement) c'est faux, mentir à la face du monde, cela n'est pas digne d'une grande nation comme la Russie. Déclarer que « cette affaire concerne les Ukrainiens uniquement », avant, quelques jours plus tard, de saluer les succès des séparatistes de « Nouvelle Russie », expression employée aujourd'hui même par Vladimir Poutine, c'est extrêmement malhonnête. La Realpolitik n'excuse pas tout. Moscou devrait clarifier sa position au lieu de manipuler et d'intriguer avec une telle bassesse. Sinon, la preuve sera faite que la Russie est un pays qui n'est pas fiable, et dans lequel on ne peut placer aucune confiance.

 

Mettre un coup d'arrêt à l'appétit russe, défendre l'intégrité territoriale de l'Ukraine, empêcher qu'elle ne devienne une chasse gardée de l'Allemagne et des États-Unis, voilà les objectifs que la France devrait se fixer. Mais, évidemment, pour nourrir des ambitions géopolitiques de cette envergure, encore faut-il disposer de la volonté nécessaire et d'une armée digne de ce nom...

 

[1] Comme je l'ai expliqué dans cet article.

 

[2] Victime d'un authentique coup d'Etat (voir cet article)

 

[3] La Russie n'a pas à imposer à l'Ukraine son organisation territoriale et institutionnelle, comme je l'ai expliqué dans cet article.



29/08/2014
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