Nationaliste Social et Ethniciste

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Un Suédois en Terre sainte

Ce pourrait être le sous-titre du film Arn, chevalier du Temple. Encore que « un Suédois entre Terre sainte et Suède » conviendrait mieux. Nous autres, Français, lorsqu'on nous parle de la chrétienté médiévale, nous pensons volontiers à la France et aux pays environnants, l'Italie où réside le pape, l'Allemagne alors titrée « Saint Empire », l'Espagne, terre d'affrontement avec les musulmans et l'Angleterre, la rivale, presque l'ennemi héréditaire. Mais nous pensons moins naturellement aux froides contrées du nord, à cette Scandinavie qui nous est moins familière. Pourtant, les Danois, les Norvégiens et les Suédois ont eux aussi fait partie de cette chrétienté médiévale, catholique de rite latin. Le fait que ces pays soient devenus protestants (et parfois les champions de la Réforme comme ce fut le cas pour la Suède luthérienne au XVII° siècle) nous fait oublier leur passé catholique. Le mérite d'Arn, chevalier du Temple est de rappeler que les Scandinaves ont pris part aux Croisades même s'ils n'ont pas joué un rôle de premier plan (il faut prendre en compte la distance). D'autre part, si les Français sont familiers des féroces Vikings dont les raids ont frappé notre imaginaire (« Seigneur, préserve-nous des Normands » suppliaient les moines dont les opulentes abbayes étaient des proies de choix pour ces pirates), il est rare que nous sachions quoi que ce soit d'autre sur le Moyen Âge scandinave. Si l'on s'intéresse à la période, on apprend que les Varègues (vikings suédois) ont fondé la principauté de Kiev, berceau de la nation russe et qu'ils ont menacé Constantinople avant de former la célèbre garde des Varangues, corps d'élite de l'armée byzantine. Somme toute, les Scandinaves sont connus quand ils quittent leur Scandinavie natale ! Mais que se passe-t-il pour les descendants de Vikings et de Varègues restés au pays, si j'ose dire ? Arn, chevalier du Temple lève le voile sur des événements peu connus, notamment sur la naissance lente et difficile (comme toujours) de la nation suédoise, à travers la constitution d'un royaume et d'un pouvoir monarchique fort.

 

Et Arn Magnusson devint Templier

Ce fut certes contre son gré ! Nous sommes dans la deuxième moitié du XII° siècle, en Gothie occidentale, ou Westrogothie (le terme suédois est Västergötland) [1]. La guerre fait rage pour la possession de la couronne, entre la famille des Sverkers et celle des Eriks. Arn appartient à une troisième famille, les Folkungs, qui soutient les Eriks. Après une enfance passée dans un monastère, où un ancien Templier fait de lui un remarquable épéiste, Arn de retour parmi les siens a la mauvaise idée d'entamer une histoire d'amour avec Cécilia, issue d'une famille soutenant les Sverkers. La jeune femme tombe enceinte et c'est le drame : la colère de la famille des Sverkers (qui occupe alors le trône) s'abat sur nos amants de cette Vérone scandinave qu'est la Gothie occidentale. Notre Juliette nordique est enfermée dans un couvent, soumise aux brimades d'une mère supérieure cruelle et vindicative. Son Roméo, lui, est expédié dans un monastère où l'on décide d'envoyer le bouillant jeune homme en Terre sainte comme Templier, afin qu'il puisse parfaire son art du combat tout en expiant la faute. L'évêque, tout acquis aux Sverkers, a décrété que la pénitence des deux jouvenceaux durerait la moitié d'une vie, soit 20 ans (l'espérance de vie étant faible au Moyen Âge).

 

Voilà donc notre Suédois dans l'ordre du Temple, rebaptisé Arn de Gothie, condamné à arpenter les collines arides de Galilée afin de sécuriser les routes de pèlerinage. Le film commence d'ailleurs par une opération de police rondement menée par notre Templier qui, à lui seul, occit trois pillards sarrasins, sauvant ainsi trois autres musulmans dont l'un se révèle être… le grand Saladin en personne ! Un certain respect mutuel s'établit entre les deux hommes. Nous voyons ainsi le quotidien des chevaliers templiers dont on oublie parfois que la première mission était en effet de protéger les pèlerins s'en venant prier au Saint-Sépulcre. On perçoit aussi que l'ordre du Temple forme une armée professionnelle, bien organisée et hiérarchisée, plus disciplinée et plus efficace que les habituelles cohues féodales réunies en temps de guerre par les rois chrétiens. Arn se voit même confier le commandement d'une forteresse, car les rois de Jérusalem et les autres seigneurs latins d'Orient (comte de Tripoli et prince d'Antioche, le comté d'Edesse n'existant plus à cette date) n'hésitent pas à confier des fiefs, terres et châteaux, à ces ordres militaires qui forment en réalité l'ossature des armées chrétiennes de Terre sainte. La photo du splendide Krak des Chevaliers, forteresse des Hospitaliers de Saint-Jean (aujourd'hui Chevaliers de Malte), autre ordre militaire et grand rival des Templiers, traîne dans tous les manuels du secondaire. Les faits d'armes d' « al-Gouti » (déformation de « Gothia »), comme le surnomme les Arabes (ou plutôt les musulmans, n'oublions pas que Saladin est un Kurde, mais Saddam Hussein, qui se réclamait du grand homme, n'avait guère d'égard pour les actuels compatriotes du sultan ayyoubide), tournent autour de deux engagements militaires majeurs : Montgisard et Hattin.

 

La bataille de Montgisard s'est déroulée en 1177. Dans le film, sur les conseils d'Arn, les Templiers tendent une embuscade à Saladin et remportent la victoire, obligeant l'armée sarrasine à refluer. La réalité est un peu différente : si la bataille est historique et si des Templiers y ont participé, ces derniers n'étaient pas seuls et c'est le roi de Jérusalem, Baudouin IV le Lépreux (1174-1185) qui prit l'initiative et le commandement de cette expédition hardie. Quant à Hattin, il s'agit de la grande défaite chrétienne de 1187 qui livra pour ainsi dire la Terre sainte à Saladin. Si le Grand Maître du Temple, Gérard de Ridefort (qui dans le film s'oppose à Arn lors de Montgisard), est l'un des responsables de ce désastre, il n'en est pas le seul, car Guy de Lusignan et Renaud de Châtillon y ont plus que leur part. On regrettera que le film laisse à penser que les deux batailles sont menées uniquement par un contingent templier, et à l'initiative exclusive de l'ordre. Et on préférera la version de Kingdom of Heaven, beaucoup plus proche des faits historiques. D'autant que dans Arn, chevalier du Temple, les Templiers se font surprendre à l'aube et tailler en pièces en se défendant. Or, il est peu probable, eu égard à leurs qualités militaires, que les Templiers n'aient pas mis en place des tours de guet et des postes de garde autour de leur camp…

 

Les luttes de pouvoir en Suède

Sauvé par Saladin qui l'a reconnu, Arn, après avoir conseillé au sultan la clémence envers les Latins retranchés dans Jérusalem (les chrétiens avaient massacré les musulmans lors de la prise de la ville en 1099), peut enfin regagner sa patrie après vingt ans d'absence.

La situation a évolué. Cécilia a accouché au couvent mais son nouveau-né lui a été retiré. Le jeune Magnus a été élevé vraisemblablement parmi les Folkungs. Juste avant son exil, c'est-à-dire en 1167, Arn a soutenu son ami Knut Eriksson pour la reconquête du trône, alors occupé par Carl Sverkersson, de la famille des Sverkers et assassin du père de Knut, Erik. Knut a tué Carl puis a été couronné roi. Il règne de 1167 à sa mort en 1196. La famille royale accueille en son château Cécilia, sortie du couvent au bout de vingt ans. Désespérée par la nouvelle de Hattin, bataille à laquelle aucun Templier n'aurait survécu, elle s'apprête à prendre la direction de son ancien couvent lorsque Arn apparaît.

 

A partir de 1187 (ou 1188, le temps d'arriver, le voyage est long), Arn peut mener la vie paisible d'un seigneur suédois, entouré de sa femme, de son fils Magnus et de sa fille qui naît peu de temps après les retrouvailles. On a l'impression, en regardant le film, que la société suédoise de cette fin du XII° siècle est mi-tribale, mi-féodale. En effet, il est question de « clans » comprenant les membres d'une famille large aristocratique et vraisemblablement leurs dépendants (je ne sais si « vassaux » est le terme qui convient) : le clan des Folkungs, le clan des Sverkers… Ainsi, Arn, comme son père Magnus, est à mi-chemin du seigneur féodal et du chef tribal, encore que le véritable chef du clan semble être l'oncle d'Arn. Ainsi, la Suède serait en période de transition, passant d'une société à caractère tribal, clanique où la parentèle tient la première place, à une société féodale dominée par le rapport d'homme à homme (déjà présent cependant dans la tribu germanique) et la possession de la terre. Ce n'est évidemment qu'une hypothèse.

 

Le film nous rappelle aussi que la Suède est une terre du bois : loin des châteaux forts de ses homologues français ou allemands, Arn, l'aristocrate suédois habite un modeste palais de bois dont le cœur est la grand salle, le hall, où l'on tient conseil et où l'on festoie, le cas échéant. Cette grand salle jouait déjà un rôle important chez les Vikings et dans la légende de Beowulf. Seul le roi réside dans un château de pierre.

 

En 1196, Dieu rappelle à lui Knut Eriksson. Le roi meurt angoissé : il a trois fils (dans le film, quatre apparemment en réalité), mais ils sont bien jeunes. La mort dans l'âme, les partisans des Eriks s'apprêtent à laisser la couronne à Sverker Carlsson, le fils du roi Carl tué en 1167 par Knut. En fait, les deux dynasties alternent au pouvoir. Sur son lit de mort, Knut fait jurer à Arn de protéger ses fils, dont l'aîné doit (normalement) succéder à Sverker. Le preux Arn ne peut évidemment se dérober. Mais Sverker ne tarde pas à échafauder le projet d'éliminer la progéniture de Knut. Un des fils est tué et les deux autres se réfugient auprès d'Arn (dans la réalité, Sverker tua trois des fils de Knut, et un seul survécut). L'ancien Templier comprend qu'aucune entente n'est possible avec le fourbe Sverker, qui apparaît de surcroît comme un couard dans le film. Arn commande donc l'armée des partisans d'Erik, le fils de Knut, qui écrase les troupes de Sverker lors d'un combat épique. Le traître est sommé de décamper sans ménagement. Arn a brillamment combattu mais cette bataille lui est finalement fatale. Il est enterré en grande pompe et on peut supposer (on n'en voit rien) qu'Erik Knutsson est couronné roi. La réalité historique est un peu différente : Sverker dit le Jeune (car il y a eu un Sverker l'Ancien, son grand-père selon toute vraisemblance puisque son père Carl est nommé « Sverkersson », c'est-à-dire « fils de Sverker ») a occupé le trône de 1196 à 1208, alors que dans le film on a l'impression que son règne ne dure que quelques mois. Le véritable Erik Knutsson (qui régna de 1208 à 1216) se réfugia en Norvège après l'assassinat de ses frères et revint lui-même arracher la couronne à Sverker, sans Arn bien sûr, qui est un personnage fictif.

 

D'autre part, le film laisse penser que la lutte de pouvoir concerne le trône de Gothie occidentale. Or, on parle bien dès cette époque d'un royaume de Suède, mais dont l'unité est fragile. Les spectateurs assidus des Jeux Olympiques d'hiver, dans lesquels les Suédois brillent souvent, observeront peut-être, qu'à côté de leur drapeau national (croix jaune sur fond bleu), les supporters suédois brandissent parfois un drapeau portant trois couronnes. L'explication de ce symbole est historique : au Moyen Âge, les rois de Suède étaient titrés « roi des Svears, des Goths et des Wendes », trois peuples, donc trois couronnes, une pour chaque peuple. Or il semblerait que la rivalité des Sverkers et des Eriks recouvrent partiellement une lutte entre Goths et Svears. Les Sverkers sont originaires de Gothie, plus précisément de Gothie orientale ou Ostrogothie (Östergötland en suédois), et ils ont toujours trouvé des soutiens en Gothie. Ainsi, la mère supérieure du couvent où Cécilia est envoyée appartient à la famille des Sverkers. Au contraire, les Eriks sont plutôt soutenus par les Svears. Les deux peuples semblent donc se disputer la domination du jeune royaume suédois.  Mais la Gothie occidentale n'est pas seule concernée. D'une certaine manière, ce sont les Svears qui l'emportent puisque le mot « Suède » est dérivé de leur propre nom. D'autre part, le positionnement des Folkungs n'est pas historiquement aussi limpide que dans le film : en secondes noces, Sverker le Jeune épouse en effet la fille d'un Folkung, un certain Brosa… nom que porte l'oncle d'Arn dans le film, oncle qu'on ne voit pas, étrangement, lors de l'ultime bataille. A noter que les Folkungs, ayant reçu le titre de jarl des Suédois (l'équivalent du « duc des Francs » robertien à l'époque des derniers rois carolingiens de Francie occidentale), finirent par occuper le trône de Suède (comme les Robertiens devenus Capétiens) de 1250 à 1374.

 

Conclusion

Tiré d'un roman historique à succès, le film Arn, chevalier du Temple (2 épisodes d'1h30) est malgré tout un bon cru. S'il présente quelques aspects intéressants de l'ordre du Temple, l'œuvre est surtout passionnante pour les éclairages qu'elle apporte sur une période tourmentée et méconnue de la Suède, royaume nordique qui émerge à peine en cette fin du XII° siècle. Nous avons un beau tableau des luttes de pouvoir, des rivalités familiales et de la puissance du clergé dans ce pays où le christianisme est assez récent. Et le respect des faits historiques, dans les grandes lignes, comme des costumes et équipements militaires, est à saluer. 

 

[1] Ces Goths (ou Götar en suédois) de Suède n'ont pas grand-chose à voir avec les Wisigoths et les Ostrogoths de l'Antiquité tardive et du haut Moyen Âge. On ne saurait exclure que la Gothie suédoise (Götaland) située au sud du pays est la région d'origine des Goths auxquels furent confrontés les Romains. Auquel cas, les Goths suédois pourraient être les descendants de Goths restés en Scandinavie, mais tout cela reste hypothétique.



18/02/2010
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