Nationaliste Social et Ethniciste

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La guerre de Crimée aura-t-elle lieu?

Je reviens sur la crise ukrainienne, dont l’épicentre, qui se situait à Kiev jusqu’à la chute du président Viktor Ianoukovitch, s’est à présent déplacé de plusieurs centaines de kilomètres vers le sud, dans la péninsule de Crimée, sur les bords de la Mer Noire. Historiquement et linguistiquement, la Crimée est probablement la moins ukrainienne des régions d’Ukraine : près de 60 % des habitants sont russes (ethniquement, mais pas forcément au sens juridique), la grande majorité est évidemment russophile, et la région compte une importante minorité musulmane, celle des Tatars de Crimée. Bien que majoritairement russophones, les Tatars semblent globalement hostiles à un éventuel rattachement de la Crimée à la Russie. Certains d’entre eux commenceraient même à fuir vers le reste de l’Ukraine.

 

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Source: actualités Orange

 

La Crimée formait autrefois un khanat tatar vassal de la Sublime Porte ottomane, avant d’être conquise par les tsars. Sébastopol, le grand port de Crimée, est depuis longtemps la principale base navale russe en Mer Noire, et le quartier général de la flotte. Les Français, Anglais et Piémontais ne s’y étaient pas trompés en 1854-1856, lorsqu’ils attaquèrent le tsar Nicolas 1er : ils envahirent la Crimée. A l’époque soviétique, Sébastopol et la Crimée conservèrent toute leur importance stratégique. Dans le découpage de l’époque communiste, la Crimée était liée à la République socialiste de Russie, et non à la République socialiste d’Ukraine. C’est en 1954 que l’Ukrainien Khrouchtchev donna la Crimée à son pays natal. A l’époque le don était innocent, puisqu’Ukraine et Russie étaient de fait membres d’un seul et même état, l’URSS. La flotte soviétique de la Mer Noire pouvait bien rester à Sébastopol. Mais, rétrospectivement, on peut juger que le geste de Khrouchtchev était bien imprudent. Lorsque l’URSS s’est disloquée au début des années 90, Russie et Ukraine ont dû négocier un accord afin de permettre à la marine russe, principale héritière des forces navales soviétiques, de conserver ses quartiers en Crimée. Il était sans doute difficile de faire autrement, mais reconnaissons que la base russe de Sébastopol constitue depuis lors un « cheval de Troie » russe en Ukraine, une tête de pont permettant à Moscou, le cas échéant, d’intervenir ou de diffuser son influence, éventuellement en encourageant les tendances séparatistes latentes chez les habitants de Crimée.

 

Le gouvernement de la République autonome de Crimée vient de demander son intégration à la Russie et de décréter la tenue d’un référendum sur la question le 16 mars 2014. J’avoue que je ne sais pas trop quoi penser de la tournure des événements. Les nouveaux dirigeants de Kiev hurlent à la violation de la Constitution ukrainienne… mais ils oublient de rappeler qu’ils sont les premiers à s’être assis sur ladite Constitution en chassant Ianoukovitch au mépris des procédures institutionnelles prévues par les textes : le président élu en 2010 n’a jamais été mis en accusation devant la cour suprême ukrainienne et le vote de sa destitution n’a pas atteint le quorum des trois quarts des députés de la Rada (assemblée), or c’est ainsi et pas autrement qu’un président ukrainien peut être légalement privé de ses fonctions [1]. Ce qui fait que le renversement de Ianoukovitch est bel et bien un coup d’Etat [2], et la bénédiction de l’Union européenne n’y change rien. Cela étant, il est évident que Ianoukovitch était très contesté, et même à l’est, les Ukrainiens ne se sont pas levés en masse pour le défendre. Je pense que les vainqueurs de Maïdan se sont montrés extrêmement maladroits en lançant de suite une offensive contre la langue russe, qui a un statut de langue minoritaire en Ukraine. C’était le meilleur moyen de braquer les nombreux russophones du sud et de l’est contre le nouveau régime. Or beaucoup de russophones, en dehors de la Crimée, se sentent véritablement ukrainiens et certains sont même d’ardents patriotes. S’en prendre à eux revient à envoyer un mauvais signal à une partie des Ukrainiens ainsi qu’à Moscou. Imaginons que le français, demain, soit interdit en Wallonie ou au Québec, régions où il est historiquement parlé, la France resterait-elle les bras croisés ? On ne peut pas jeter la pierre à Vladimir Poutine de défendre la russophonie. Je lis également que M. Iatseniouk est à présent pressé de conclure le fameux accord UE-Ukraine qu’avait finalement abandonné Ianoukovitch. Cela me paraît prématuré, d’autant que Iatseniouk est à la tête d’un gouvernement de transition à la légitimité plus que discutable. Il serait plus sage d’attendre les prochaines élections afin d’avoir un interlocuteur choisi démocratiquement par le peuple ukrainien. Malheureusement, on le vérifie une fois de plus, les européistes et la démocratie, ça fait deux.

 

Quand John Kerry déclare : « la Crimée, c’est l’Ukraine », j’ai très envie de lui répondre : « le Kosovo, c’est la Serbie ! ». On mesure là tous les effets pervers d’une certaine politique occidentale menée depuis la chute de l’URSS. Les Occidentaux se sont royalement assis sur le « droit international » dans les oripeaux duquel ils se drapent aujourd’hui, en secourant jadis les mafieux de l’UCK, en dépeçant un état souverain, la Serbie, sur de fausses accusations de « génocide », un terme trop souvent dévoyé et devenu bien commode pour justifier tout et n’importe quoi. On peut bien à présent jouer les vierges effarouchées, c’est tout de même l’OTAN qui a porté sur les fonts baptismaux cet état fantoche et illégitime du Kosovo. Ce faisant, nous avons ouvert la boîte de Pandore. Dans le Caucase, les Russes ont reconnu l’indépendance de l’Abkhazie et de l’Ossétie du Sud, arrachées à la Géorgie après une guerre aussi brève qu’inégale. A présent, la Crimée pourrait bien suivre le même chemin. Je n’approuve absolument pas la politique russe, mais je suis bien obligé de me demander quelle légitimité les Occidentaux peuvent avoir pour donner des leçons. Le précédent du Kosovo est le fait des Etats-Unis et de ses alliés européens, Royaume-Uni, Allemagne et – cela me coûte de le dire – France. Nous avons créé ce précédent parce que c’était notre intérêt (enfin, surtout celui des Américains et des Allemands). Sommes-nous crédibles de reprocher à présent à la Russie d’user des mêmes méthodes lorsque cela sert ses intérêts ? J’ai toujours défendu l’idée, et bien d’autres gens avant moi, que le Kosovo créait un dangereux précédent. On ne peut que constater la justesse de cette intuition (toute modestie mise à part…). 

 

Un journaliste ou un commentateur, dont le nom m’échappe, a déclaré qu’il fallait au fond que Kiev accepte de perdre la Crimée pour que Poutine accepte de perdre Kiev. C’est peut-être la voix de la sagesse, mais l’idée que la Crimée devienne indépendante ou rejoigne la Russie ne m’enchante guère. En 1994, la Russie s’est engagée solennellement à garantir les frontières de l’Ukraine en échange de la renonciation de cette dernière à son arsenal nucléaire hérité de l’époque soviétique. Si la Russie soutient ou accepte la partition de l’Ukraine, elle trahit ses engagements. Et cela signifie que la parole de la Russie ne vaut pas grand-chose. En outre, comme le fait judicieusement remarquer Pablito Waal du site de l’ARSIN, la perte de la Crimée va entraîner mécaniquement un affaiblissement sensible des russophones en Ukraine, moins nombreux et donc moins influents. La Russie perdra de surcroît l’avantage que lui donnait la base de Sébastopol en Ukraine. Je ne sais pas ce que Vladimir Poutine a en tête, mais je ne peux pas croire qu’il n’ait pas envisagé cette dimension du problème, d’où peut-être une certaine hésitation. La sécession de la Crimée sera un nouveau signal envoyé à tous les séparatistes d’Europe, Basques, Catalans, Flamands, Ecossais, et j’en passe. Il est d’ailleurs intéressant de noter que l’UE, si prompte à défendre la diversité culturelle et les langues minoritaires au travers de la fameuse Charte des langues régionales [3], ne s’émeut guère quand ses alliés ukrainiens s’en prennent à une langue minoritaire dans leur pays. Mais l’on sait que les européistes nourrissent des convictions à géométrie variable, selon les intérêts immédiats du IV° Reich.

 

Ceux qui risquent de déchanter, ce sont les Ukrainiens. Leur pays est au bord de la faillite financière, la guerre avec le puissant voisin russe menace malgré tout, et ils vont selon toute vraisemblance perdre la Crimée qui abrite aussi quelques-unes de leurs bases militaires. Tout cela pour quoi ? Pour un accord d’association (et non d’adhésion) avec l’UE. Les Ukrainiens ne savent pas ce qui les attend : dérégulation, « concurrence libre et non faussée », « critères de convergence »… Il est vrai que c’est un pays pauvre qui va pouvoir profiter du dumping social et exporter ses travailleurs, du moins pendant quelques temps. Je suis finalement très partagé sur la crise ukrainienne. D’un côté, je comprends la position de Vladimir Poutine : Ianoukovitch a été évincé illégalement et Moscou ne peut pas négliger les russophones vivant dans un pays frontalier, pas plus que ses intérêts stratégiques en Mer Noire. La rhétorique violemment russophobe de certains nationalistes ukrainiens est un problème réel pour le Kremlin. Je comprends donc les inquiétudes de la Russie, un pays pour lequel j’ai un profond respect. D’un autre côté, j’ai une certaine affection pour la nation ukrainienne. Je comprends les aspirations des patriotes ukrainiens, déçus par la politique de Ianoukovitch et soucieux de se débarrasser de la pesante tutelle russe, de sinistre mémoire pour nombre d’Ukrainiens. Il faut pourtant éviter de se laisser aveugler par un extrémisme étroit et de trop cultiver les vieilles rancœurs. Les nationalistes ukrainiens de l’Ouest devraient faire un effort pour s’apercevoir que la Russie de Poutine n’est plus l’URSS de Staline. Par leur violence et leurs propos, ils alimentent la méfiance de Moscou, et par là-même la tentation russe d’intervenir contre une Ukraine désormais comptée au nombre des ennemis de la Sainte Russie.

 

J’ignore bien évidemment comment tout cela va se terminer. Mais d’ores et déjà, le gâchis est immense. Les Ukrainiens sont certainement en train de lâcher la proie pour l’ombre en tournant le dos à la Russie, pays qui leur fournit le gaz et offre un débouché important aux entreprises ukrainiennes. L’UE s’est une fois de plus déconsidérée, en décernant le titre de « démocrates » à n’importe qui pourvu qu’il fasse les yeux doux aux dirigeants du Saint Empire, et en approuvant un véritable coup d’Etat. Cette façon de dénoncer l’ingérence des autres pour mieux justifier la sienne a quelque chose de malhonnête, et pour tout dire de choquant. La Russie risque de nous tourner le dos pour un certain temps, ou du moins de se méfier, et l’amitié franco-russe va nécessairement en pâtir. Il n’est pas bon que les Russes nous considèrent comme des ennemis ou des partenaires peu fiables. La Russie trouvera certainement d’autres pays clients : la Chine et l’Inde ont aussi besoin de gaz. Beau travail. Et merci qui ? Merci l’Union européenne !

 

[1] Lu sur ce blog :

http://www.delorca.net/article-desaccord-avec-jp-chevenement-122775762.html

 

[2] Position déjà défendue dans l’article « Crise ukrainienne : l’UE vaut-elle mieux que la Russie ? »

 

[3] Contre laquelle j’appelle tous les citoyens attachés à l’unité nationale à se mobiliser dans cet article.



07/03/2014
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