Nationaliste Social et Ethniciste

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Non à la fédéralisation forcée de l'Ukraine

La crise ukrainienne prend une nouvelle tournure. Après que les Russes aient conquis sans coup férir la Crimée, en infligeant une humiliation sans précédent à l’Ukraine (ce qui à mon avis est une erreur, car de nombreux Ukrainiens vont ajouter ce grief à une liste déjà longue…) même si ce fut sans effusion de sang, les menaces de guerre semblaient s’estomper. Vladimir Poutine est suffisamment fort pour se payer le luxe de se moquer de l’Union européenne et de ses sanctions, mais Barack Obama, c’est autre chose. La Russie ne peut pas ignorer les menaces américaines. Je tiens à faire remarquer aux européistes patentés que l’UE a purement et simplement disparu des radars diplomatiques. Poutine téléphone à Obama, Kerry converse avec Lavrov, mais les guignols de Bruxelles, eux, ne sont pas conviés à participer aux discussions sérieuses. Tout au plus favorisent-ils les contacts des deux grands. Ah ! La belle Europe-puissance que voilà ! Le leadership admirable de l’UE ! Une fois de plus, l’UE est apparue pour ce qu’elle est : le supplétif des Américains, le nain pleurnichard qui, à la première menace sérieuse, au premier bruit de bottes, se réfugie dans l’aire de l’OTAN, sous la protection rassurante de l’aigle américain. Les européistes sont les valets de l’Oncle Sam, ils devraient le reconnaître enfin, au lieu de nous expliquer que l’UE est une puissance indépendante « qui compte dans le monde ». Certains, paraît-il, ont honte d’être français. Moi, j’ai honte de devoir traîner comme un boulet le titre déshonorant de « citoyen européen »…

 

Après l’annexion de la Crimée donc, la Russie veut à présent la fédéralisation de l’Ukraine par le biais d’une réforme constitutionnelle. Autrement dit, Vladimir Poutine entend dicter une nouvelle constitution ukrainienne pour vider le pays de sa substance et le priver de facto des vestiges de son unité nationale. Rappelons que la Crimée était, au sein de l’Ukraine, une République autonome et c’est en usant (et abusant) de son statut qu’elle a proclamé unilatéralement son rattachement à la Russie, contre l’avis du gouvernement de Kiev. Si demain l’Ukraine devient un état fédéral, qu’est-ce qui empêchera la Région autonome de Dnipropetrovsk ou celle de Kharkiv de se rattacher à la Fédération de Russie en s’appuyant sur le précédent criméen, dès lors que le gouvernement central aura pris une décision qui fâchera les régions russophones de l’Est ? En fait, la Russie veut priver l’Ukraine de toute souveraineté effective en affaiblissant le pouvoir central. L’Ukraine serait ainsi neutralisée puisque le pouvoir central serait paralysé par les régions autonomes de l’Est s’il tente un rapprochement avec les Occidentaux, par les régions autonomes de l’Ouest s’il tâche de s’entendre avec Moscou. Kiev ne pourrait même plus se livrer au petit jeu risqué mais souvent profitable du louvoiement entre l’Occident et la Russie. Je l’ai expliqué longuement, l’Ukraine est un pays déchiré par une histoire complexe, c’est une nation fragile, inachevée, aux contours flous [1]. Depuis l’indépendance de 1991, on a entendu beaucoup de choses sur l’Etat ukrainien : miné par la corruption, inefficace, peuplé d’incompétents à la vénalité notoire, tombé sous la coupe d’oligarques malhonnêtes et de mafias peu recommandables. Tout cela est sans doute vrai. Pourtant, il faut toujours préférer un Etat médiocre et corrompu à pas d’Etat du tout. C’est vrai en Libye, au Mali, comme en Ukraine. L’Etat est un des ciments de la nation ukrainienne, qui n’en a pas tant que ça. L’Ukraine contemporaine est issue de l’Ukraine soviétique, une République relativement centralisée sous l’égide du parti communiste. Priver l’Ukraine d’un Etat fort, c’est rompre les liens ténus qui unissent (encore) Ukrainiens de l’Ouest et Ukrainiens de l’Est. C’est également livrer plus encore le pays à la féodalité des oligarques tout-puissants, qui pourront en toute liberté se tailler des fiefs. Au fond, la Russie veut empêcher l’émergence… d’un « Poutine » ukrainien ! De peur sans doute qu’un tel homme d’Etat se montre hostile aux intérêts du voisin russe.

 

Je ne suis pas par principe hostile au fédéralisme. Il y a des situations où le fédéralisme se justifie. Dans un pays où la situation ethnique et religieuse est complexe, comme c’était le cas en Yougoslavie, le fédéralisme peut être une bonne solution. Le fédéralisme aurait peut-être permis à la Tchécoslovaquie de survivre, et cela aurait été souhaitable de mon point de vue. Dans de très vastes pays, des « états-continents », le fédéralisme se justifie pleinement, comme aux Etats-Unis, au Brésil, au Canada ou en Russie même. Enfin, le fédéralisme peut être un héritage historique comme c’est le cas dans le monde germanophone : Allemagne, Autriche, Suisse ont de solides traditions d’autonomie locale. Cela ne me dérange aucunement, dans la mesure où ces traditions s’articulent parfaitement avec l’échelon national et ne remettent pas en cause l’unité du pays. Là où je me méfie du fédéralisme comme de la peste, c’est lorsqu’il devient un instrument visant à remettre en cause l’unité nationale sous prétexte de lutter contre un pouvoir central jugé omnipotent. On connaît des exemples : la Belgique, qui s’en trouve complètement paralysée, l’Espagne, où le fédéralisme n’a guère calmé les ardeurs basques ou catalanes, dans une moindre mesure l’Italie et la France. Dans ces pays, les soi-disant « fédéralistes » ne sont que des séparatistes, des indépendantistes et des sécessionnistes qui avancent masqués, avec la bénédiction de l’UE et de la République fédérale d’Allemagne. Pour eux, la fédéralisation n’est qu’une étape avant la dissolution pure et simple de l’état national, qui permettra enfin aux régions, aux plus riches d’entre elles du moins, de jouir paisiblement de leur prospérité sous la lointaine tutelle de Bruxelles, et sous l’irremplaçable protection de l’Oncle Sam. Or, ce que Poutine propose pour l’Ukraine, c’est ni plus ni moins un fédéralisme « à la belge » qui rendra l’Ukraine ingouvernable, donc inoffensive, en accentuant opportunément la division entre Est et Ouest. Pourtant, les dirigeants russes ont la mémoire courte : ce sont les communistes russes qui ont créé l’Ukraine moderne et lui ont donné ses frontières actuelles. Etait-ce une bonne idée ? La question reste ouverte, mais ce qui est fait est fait. La Russie ne devrait pas s’asseoir trop vite sur les frontières qu’elle a elle-même contribué à fixer. Et qu’auraient pensé les Russes si, dans les années 90, profitant de leur faiblesse extrême, leur propre territoire avait été dépecé ? Si aujourd’hui l’Ukraine était prospère, stable et puissante, et la Russie en grave crise, que dirait-on à Moscou si Kiev tentait de profiter de la situation pour mettre la main sur des districts russes considérés comme ukrainiens ? Les Russes n’apprécieraient sans doute pas.

 

La démarche de Vladimir Poutine me choque. Si la Russie n’avait pas annexé la Crimée, je pourrais comprendre la politique russe, car elle consisterait à apaiser les tensions chez le voisin ukrainien et à chercher une issue à la crise. Le président russe ne cherche pas ici à réconcilier les deux Ukraine, orientale et occidentale. La façon dont Poutine procède laisse à penser qu’il veut briser l’Ukraine, et l’empêcher d’accéder au rang de puissance moyenne auquel elle est en droit d’aspirer : après avoir mis la main sur la Crimée (alors que l’Ukraine avait toujours respecté les bases russes) et privé ainsi l’Ukraine d’un de ses débouchés en Mer Noire, la Russie tente à présent d’imposer un coup d’Etat constitutionnel afin de liquider l’Etat central en Ukraine. Au-delà des objectifs, que je condamne, la méthode est ignoble puisque les Russes essaient de négocier cette réforme constitutionnelle, en fait cet affaiblissement d’un pays voisin, directement avec les Américains, sans même consulter les Ukrainiens ! Un tel mépris de la souveraineté nationale ukrainienne est inquiétant et nous rappelle fort à propos que le « droit d’ingérence » n’est pas anodin et peut se retourner contre ceux qui, hier, prétendaient s’en servir. Toutefois, Moscou se trompe lourdement s’il croit que les « révolutionnaires » ukrainiens sont de simples pantins manipulés par l’UE et les Etats-Unis. Il y a parmi eux beaucoup de patriotes ukrainiens qui voient l’Occident comme un allié de circonstance, mais qui sont loin de lui être dévoués. Je suis étonné par l’extrême maladresse de Poutine dans cette affaire. Autant sa prise de contrôle de la Crimée s’est faite d’une main de maître, autant le président russe révèle ici sa brutalité et son mépris des Ukrainiens. Vladimir Poutine est trop intelligent pour ne pas savoir que l’annexion de la Crimée a été ressentie comme une douloureuse humiliation par les Ukrainiens. Il lui était peut-être difficile de faire autrement, au risque de paraître faible et de donner l’impression qu’il abandonnait les russophones d’Ukraine. Mais, après ce coup de force (car c’en est un tout de même), la moindre des choses aurait été de faire preuve de tact. Donner aux Ukrainiens l’impression que leur avenir se décide ailleurs et sans qu’ils aient voix au chapitre, n’est-ce pas la meilleure façon d’exacerber l’hostilité envers la Russie et d’alimenter un nationalisme ukrainien qui pourrait se révéler dangereux ?

 

Il faut reconnaître pourtant que les « révolutionnaires » de Maïdan paient là leur inconséquence. Ils ont chassé Ianoukovitch, président démocratiquement élu, détenteur légitime de la puissance d’Etat, et ils ont cru naïvement que cet acte n’aurait aucun impact sur l’Etat lui-même. Or en détruisant le pouvoir de Ianoukovitch, les pro-européens et les nationalistes ukrainiens ont dans la foulée détruit une partie de la légitimité de cet Etat, notamment aux yeux des russophones de l’Est et de Crimée, mais aussi des Russes. Poutine n’aurait pas osé agir comme il l’a fait si un président antirusse, mais élu régulièrement, gouvernait à Kiev. Les « révolutionnaires » ont donc pris les rênes du pouvoir, mais d’un pouvoir terriblement affaibli par leur propre coup de force… Il faut s’appeler Napoléon Bonaparte ou Charles de Gaulle pour mettre par terre un régime afin de reconstruire un Etat, solide, stable et ordonné. Or Klitschko, pour impressionnant qu’il soit, n’est manifestement ni Bonaparte, ni de Gaulle. Et je ne parle pas de Timochenko ou de Tyahnybok (le chef du parti nationaliste Svoboda). Ce triumvirat improbable sent bon les affrontements à venir dans un climat de déliquescence des institutions, comme dans les dernières décennies de la République romaine. Mais ici, point d’Octave Auguste en vue : l’Occident s’en détournerait, horrifié à la vue d’un « tyran » comme les femmes vertueuses devant une catin, et la Russie ne le tolérerait point… Je condamne fermement les exigences de Poutine et je défends le droit des Ukrainiens à choisir eux-mêmes la forme d’Etat qu’ils souhaitent pour leur pays. Je me méfie toujours de ceux qui demandent le fédéralisme chez les autres, qui défendent ou approuvent le séparatisme chez leurs voisins, tout en le réprimant chez eux (en Tchétchénie par exemple) et je pense que le fédéralisme n’est pas une solution satisfaisante pour l’Ukraine. Mais les « révolutionnaires » de Maïdan n’ont pas fini de payer le soutien de l’inconsistante UE et la venue de Bernard-Henri Lévy, ce sinistre oiseau de mauvais augure. L’avenir de l’Ukraine semble incertain et l’horizon s’obscurcit. On ne déclenche pas impunément une révolution…

 

[1] On en revient toujours au même point de départ : l’histoire. Et on commence à s’apercevoir qu’être gouverné par des dirigeants dénués de culture historique, cela peut s’avérer dangereux…

Pour accéder à l’article sur l’histoire ukrainienne, cliquer ici.



02/04/2014
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