Nationaliste Social et Ethniciste

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Un pape appelé François

Les cardinaux ont donc choisi : Monseigneur Bergoglio, archevêque de Buenos Aires, Argentin fils d’immigrés piémontais, sera le nouveau pape de l’Eglise catholique. C’est le premier pape latino-américain de l’histoire, ce qui n’a rien de choquant puisque l’Amérique latine est aujourd’hui la plus importante région catholique du monde, en terme d’effectifs. D’un autre côté, ce pape au patronyme transalpin fait très européen. Il est hispanophone, or l’espagnol est la langue la plus parlée par les catholiques du monde. En somme, c’est un pape représentatif de ceux qui constituent actuellement le gros des rangs catholiques. C’est un (ancien) jésuite, ce qui veut dire un homme de savoir, de culture, ouvert aux sciences dures (il a d’ailleurs fait des études de chimie), un pédagogue aussi, un homme capable de soutenir des controverses. Un jésuite incarne également la discipline et le respect de la doctrine catholique. Le nouveau pape a choisi « François » comme nom de pontificat, en référence à Saint François d’Assise, fondateur des franciscains et une des grandes figures de l’Eglise médiévale. Un saint italien de surcroît, ce qui ne peut que réjouir nos amis transalpins. François d’Assise est aussi le saint des pauvres, et le nouveau pape envoie sans doute un message clair à ces messieurs de la curie, au Vatican : retour aux fondamentaux, à une certaine pauvreté évangélique, et à l’humilité. La plupart des membres du clergé mènent une vie exemplaire, mais il semble bien que certains membres de la curie aient un mode de vie qui s’apparente plutôt à celui des princes romains de la Renaissance qu’à celui des serviteurs du Christ… De ce point de vue, les cardinaux ont remis le trône de Saint-Pierre à un prélat irréprochable, qui vivait modestement à Buenos Aires. En entendant la description de son mode de vie, je n’ai pas pu m’empêcher de penser à l’évêque de Digne imaginé par Victor Hugo dans les Misérables : lui aussi a renoncé à son palais épiscopal pour un logement plus modeste. En brossant le portrait de Monseigneur Myriel, Hugo pensait sans doute à ce que devrait être un bon évêque catholique. Le pape François paraît être ce genre d’homme. Il se montre critique envers la mondialisation et le libéralisme économique. Au lieu de s’en réjouir, la gauche radicale mélenchonienne s’est empressée de regretter le « manque de progressisme » du nouveau pape. Au-delà de la seule charité, vertu chrétienne, le nouveau pape a peut-être une véritable sensibilité sociale. La charité se contente de voir dans le pauvre une image du Christ. La préoccupation sociale se soucie de le sortir de la pauvreté et non seulement de soulager la misère au quotidien.

 

J’ai regardé en direct la première apparition du pape. N’en déplaise à certains, le souverain pontife est une personnalité internationale, un chef d’Etat et le dirigeant du plus grand groupe religieux de la Terre, toutes confessions confondues. Je pense que le pape François a de réelles qualités de communication. C’était une bonne idée de commencer par un « Notre Père », la prière la plus commune et la plus accessible. En tant que catholique non pratiquant, c’est la seule que je connaisse, et je ne dois pas être le seul. D’emblée, François a essayé d’associer tous les catholiques, même les moins impliqués. Il a habilement procédé. Mais bien sûr, sa tâche s’annonce difficile et harassante. Elle a pesé bien lourd sur les épaules de son prédécesseur. Nul ne doute que le nouveau pape ait beaucoup à faire. Mais la question qu’on peut se poser, et à laquelle sera consacré l’essentiel de cet article, est la suivante : qui est légitime pour dicter au pape ce qu’il doit faire ? A peine élu, François doit faire face aux donneurs de leçon. Le Courrier international a ainsi publié deux articles, rédigés par deux théologiens, le Suisse Hans Küng et le Brésilien Frei Betto, qui se permettent de fixer un programme au pontife (1). Or le premier a été écarté du Vatican « pour ses positions radicales et ses critiques envers la hiérarchie catholique » lit-on dans le Courrier international. Quant au second, c’est un dominicain partisan de la théologie de la libération, dont se méfient les autorités de l’Eglise. Je ne suis pas versé en science religieuse, mais il me semble que cette théologie de la libération a pu connaître des dérives marxisantes. En politisant l’Eglise, elle risquait de lui aliéner certains fidèles, et je crois que la papauté a eu raison de mettre en garde les théologiens de la libération. Une « Eglise de gauche » n’est sans doute pas souhaitable, pas plus qu’une « Eglise de droite » d’ailleurs. Pour conserver sa vocation universaliste, l’Eglise doit rester ouverte à tous… et donc pas trop politisée. D’autre part, la théologie de la libération est très latino-américaine, et tous les catholiques ne sont pas latino-américains.  

 

Hans Küng a rédigé son article, paru dans La Repubblica (Rome), avant même l’élection du pape ! Le ton est donné tout de suite : « le système de l’Eglise catholique s’apparente en effet à une monarchie absolue comme celle d’Arabie Saoudite ». Comment peut-on écrire de telles inepties ? M. Küng ne sait pas de quoi il parle. L’Arabie Saoudite est une monarchie héréditaire, alors que le Vatican est une monarchie élective, ce qui fait déjà une différence de taille. Certes l’Eglise n’est pas une démocratie, mais soyons réalistes : ce ne serait pas possible. Mais, après tout, les cardinaux ne sont pas illégitimes, puisque choisis parmi les membres du clergé les plus expérimentés. Après, le dogme de l’infaillibilité pontificale mérite sans doute d’être débattu. Mais je crois que la force de l’Eglise catholique réside tout de même dans une certaine centralisation (oui, je sais, c’est très français comme raisonnement…), et il n’est pas sûr que le catholicisme gagnerait si le pape devenait simplement primo inter pares, avec une primauté purement honorifique. On a vu le résultat avec les orthodoxes : une multiplication des patriarcats, et une division nationale (pour ne pas dire nationaliste) de la communauté orthodoxe. De plus, je crois que l’institution pontificale est devenue inséparable, consubstantielle pourrait-on dire, au catholicisme. Au fond, tous les catholiques sont habitués à ce que leur Eglise s’incarne dans un homme, et ils sont attachés à cela. Même les anticatholiques seraient tristes sans pape… Imaginez la détresse des caricaturistes de Charlie Hebdo ou de toute autre feuille de choux gauchiste s’il n’y avait plus de pape à critiquer ! En revanche, que l’Eglise fasse un peu plus de place à la collégialité via les synodes, pourquoi pas. Mais, à mon avis, c’est déjà le cas. Je doute que les papes des dernières décennies aient décidé de tout sans consulter personne, en autocrates absolus. Par ailleurs, le souverain saoudien est le dirigeant politique d’un peuple, dans le respect d’une tradition religieuse (enfin d’une relecture rigoriste de la tradition, pour être précis). Le pape, lui, est gardien d’une tradition, mais il n’a pas la même latitude diplomatique, ne disposant ni des pétrodollars ni d’une armée suréquipée.

 

Un peu plus loin, Hans Küng attaque violemment la curie l’accusant d’empêcher « toute tentative de réforme de l’Eglise catholique, toute entente sincère avec les autres Eglises chrétiennes et les autres religions […] ». Que le nouveau pape doive affronter les pesanteurs de la curie et des princes romains de l’Eglise, c’est probable. Il y a peut-être du ménage à faire. Mais il ne faudrait pas s’exagérer le poids de la curie romaine. Elle est lointaine pour l’immense majorité des catholiques, et elle n’empêche pas un fonctionnement local et moderne de l’Eglise pour les fidèles. Que le Vatican conserve quelques traces de son faste médiéval, ce n’est pas un problème, et je dirais même que cela participe du charme de l’Eglise. Nos voisins anglais vivent de plain-pied dans le XXI° siècle, pourtant ils se massent près de Buckingham Palace lorsqu’on sort les vieux carrosses dorés de la monarchie, et ils agitent avec enthousiasme leurs petits Union Jack. Ne soyons pas trop sévère avec la pompe et le protocole : ils participent à l’éclat d’une institution. Pour l’Eglise, le principal problème est à mon sens financier. La papauté ne peut pas se permettre de vivre au-dessus de ses moyens. Et effectivement, en temps de crise, l’Eglise doit sans doute faire des efforts. Mais rappelons tout de même que l’essentiel de la richesse du Vatican est constitué d’œuvres d’art, du contenu de ses musées et de ses bibliothèques. Peut-on demander à l’Eglise de liquider ainsi ce patrimoine inestimable, d’ailleurs accessible à tout le monde, alors qu’il témoigne du rôle culturel considérable joué par la papauté ? Quant à « l’entente sincère » avec les autres, je rigole. Pour s’entendre, il faut être deux. On entend beaucoup parler des efforts que doit fournir l’Eglise catholique mais… et les autres ? Les musulmans, eux, n’ont aucun effort à faire ? Il faut cesser d’être naïf : l’anticatholicisme est fort chez de nombreux protestants comme chez certains orthodoxes. Il y a évidemment des raisons historiques à cela. Et chez les musulmans, l’hostilité à « l’Occident chrétien » est très forte. Il y a quelques mois, un évêque catholique oriental avait expliqué en substance qu’on ne pouvait pas dialoguer loyalement avec les musulmans, car le dialogue suppose qu’on reconnaisse l’autre comme son égal. Et on en est bien loin. Et puis, discuter… avec qui ? Le pape est le chef des catholiques, c’est entendu. Mais chez les autres ? Pour les orthodoxes, faut-il s’adresser au patriarche de Moscou, chef de la plus importante Eglise orthodoxe ? Ou bien au patriarche œcuménique de Constantinople, le primat historique de l’orthodoxie ? Ne parlons même pas des protestants divisés en une multitude de chapelles rivales, ni des musulmans qui, pour la grande majorité (c’est-à-dire les sunnites), n’ont aucun clergé. Après cela, il est un peu facile d’accuser la curie…

 

Le problème des catholiques « progressistes » comme Küng et Betto, c’est qu’ils s’imaginent représenter tous les catholiques. Ils parlent de « rupture », de « révolution ». Est-ce vraiment ce que souhaitent les catholiques pratiquants ? J’en doute. Je le répète, je ne suis pas pratiquant et je ne prétends pas être un spécialiste de l’Eglise et des catholiques. Mais j’observe que l’islam connaît une certaine vitalité, grâce à son message simple, fort et ses principes très stricts. Dans ce contexte, je m’interroge : les catholiques n’attendent-ils pas de leur pape qu’il soit ferme sur les valeurs du christianisme et sur la doctrine catholique ? On dit souvent que les gens cherchent dans la religion des réponses à leurs questions, un enseignement qui donne un sens à leur vie. Dans notre monde, tout va vite, très vite : le progrès technique, l’information, l’évolution des mœurs. Je crois qu’un certain nombre de gens sont déboussolés et un peu las de ce mouvement perpétuel. Certains ont envie de se raccrocher à des principes intemporels. Devons-nous leur jeter la pierre ? Je pense que l’Eglise a tout intérêt à rester fidèle à l’essentiel de sa doctrine et de sa tradition, elle demeurera ainsi une référence respectée pour tous ceux qui sont en mal de valeur et qui cherchent, précisément, une tradition à laquelle se rattacher. Ce qui ne signifie pas qu’on doive laisser l’Eglise imposer ses principes à tous. Mais, je le dis franchement, je préfère largement l’Eglise catholique à certains groupes protestants ou encore à l’islam. Et désolé de le dire, mais l’Eglise est, à l’heure actuelle, plus tolérante, plus ouverte et plus « moderne » que l’islam qui tend à verser dans l’obscurantisme depuis que les Saoudiens justement diffusent partout ce poison que sont le wahhabisme et le salafisme. Si d’aventure, demain, réalisant les rêves les plus fous des progressistes, des bobos, des gauchistes et des féministes enragées, le pape François apparaissait au balcon de son palais pour déclarer que l’Eglise s’est trompée pendant deux mille ans, que le mariage gay est valide aux yeux de Dieu, que les femmes peuvent être prêtre(sse)s et même pape(sse), que l’avortement est un acte acceptable, et que par conséquent toute la doctrine de l’Eglise n’est que billevesées, que croyez-vous qu’il arriverait ? Eh bien l’Eglise, loin de connaître un nouveau souffle, un « printemps du Vatican » comme dit Hans Küng, cesserait d’exister dans la minute. D’abord, elle connaîtrait un schisme immédiat : tous ceux qui sont attachés à la tradition, et qui sont plus nombreux qu’on ne croit, notamment parmi les pratiquants, abandonneraient une Eglise qui se renie. Cela profiterait d’abord aux intégristes. Et plus encore, cela ouvrirait un boulevard à l’islam.

 

Hans Küng accuse la hiérarchie catholique d’être coupée des réalités et de l’opinion des fidèles. Il n’a pas tout à fait raison. J’en veux pour preuve la relative réussite de la mobilisation contre le « mariage pour tous » en France. Il n’y avait pas que de vieux barbons du clergé dans les cortèges, loin de là. Il y avait beaucoup de catholiques, et, cela peut paraître surprenant, beaucoup de jeunes catholiques. Le message de l’Eglise a encore des adeptes. Hans Küng cite un sondage : «  […] en Allemagne, 85 % des catholiques sont favorables à la fin du célibat des prêtres, 79 % au remariage à l’église des personnes divorcées et 75 % au sacerdoce des femmes. » Mais s’agit-il d’un sondage réalisé auprès des baptisés ou des pratiquants ? Parce qu’il est fort probable que les 20-25 % de gens opposés aux propositions susdites soient précisément les catholiques qui vont à la messe… Ajoutons que Hans Küng, pourtant théologien, mélange des questions qui n’ont rien à voir : le mariage des prêtres relève de la discipline. Il y a des prêtres catholiques mariés, chez les uniates, c’est-à-dire des catholiques de rite byzantin. En revanche, le remariage des divorcés touche à un sacrement de l’Eglise. Accepter le remariage religieux des divorcés, c’est purement et simplement détruire le sacrement du mariage, en faire une simple cérémonie honorifique pour flatter le goût de la pompe de certains. La position de l’Eglise est claire : le sacrement du mariage, l’union d’un homme et d’une femme, reproduit l’alliance de Dieu avec les hommes. Dans la conception chrétienne, cette alliance est indissoluble selon la formule « ce que Dieu a fait, l’homme ne saurait le défaire ». A partir de là, l’indissolubilité est un pilier du mariage chrétien. Si on le supprime, on vide ce dernier de son sens. On peut être en désaccord avec la conception chrétienne du mariage, mais cela n’empêche pas de la respecter. Pourquoi l’Eglise devrait-elle s’aligner sur les caprices de nos contemporains ?

 

Sous la plume de Frei Betto, on va encore plus loin. On peut lire ce paragraphe : « L'heure est arrivée pour l'Eglise catholique d'admettre la pertinence des raisons qui ont provoqué la rupture avec les Eglises orthodoxes et celle de Luther. C'est aussi le moment, dans un geste œcuménique, de chercher l'unité dans la diversité, de façon à attester de l'existence d'une seule Eglise du Christ. Il convient enfin de reconnaître, comme le propose le concile Vatican II [le XXIe concile de l'histoire, convoqué par Jean XXIII, qui s'est déroulé entre 1962 et 1965 et a modifié en profondeur la doctrine de l'Eglise catholique], que les graines de l'Evangile règnent également dans des dénominations religieuses non chrétiennes, ce qui signifie que le salut existe hors de l'Eglise. » En ce qui concerne la rupture avec les Eglises orthodoxes, des choses ont déjà été faites, puisque je crois me souvenir que les excommunications du Moyen Âge ont été levées. Pour ce qui est du protestantisme, l’Eglise a réagi dès le XVI° siècle : c’est la Contre-réforme, que les historiens des religions préfèrent de plus en plus appeler « Réforme catholique ». Précisément, cette Réforme catholique s’est appuyée sur les jésuites, la moralisation du clergé, une papauté renouvelée après les excès de la Renaissance. La Réforme catholique, c’est également le grand concile de Trente durant lequel la doctrine a été redéfinie et la liturgie actualisée. Il est faux de dire que l’Eglise est une structure sclérosée qui en serait restée au Moyen Âge, comme le dit explicitement Hans Küng. Du concile de Trente à celui de Vatican II (qui est tout de même très récent à l’échelle de l’histoire de l’Eglise), on peut dire que l’Eglise catholique a toujours su s’adapter, mais dans le respect de la tradition. On pourrait même se demander si la meilleure « réforme » possible de l’Eglise ne serait pas un retour à l’esprit de cette Réforme catholique qui, précisément, a donné un second souffle à l’institution ecclésiale. Ensuite, « chercher l’unité dans la diversité », qu’est-ce que cela veut dire ? Se diluer ? On croirait entendre les apôtres de l’européisme prêchant la disparition de la France pour le bonheur commun. Encore une fois, il faut le répéter : tout ne peut pas venir du pape et des catholiques. Protestants et orthodoxes doivent faire des gestes. Et je ne crois pas qu’ils y soient disposés. Enfin, la dernière phrase me choque : « le salut existe hors de l’Eglise ». Ce qui justifie l’existence de l’Eglise, c’est qu’elle prétend détenir la vérité. Demander à l’Eglise, qui par ailleurs professe aujourd’hui un certain respect pour les autres religions (une exception dans la famille monothéiste, rappelons-le), de renoncer à l’idée qu’elle détient la vérité, cela équivaut à dire aux catholiques : « Bah, vous savez, hein, vous venez chez nous, mais vous pouvez aller chez les autres, c’est du pareil au même ». Qu’un religieux, théologien, professe un tel relativisme est assez effarant. A nouveau, il n’est pas question de défendre ici la vérité que croit détenir l’Eglise. Mais je trouve simplement extraordinaire qu’on demande à l’Eglise catholique (et à elle seule, notez-le) de renoncer à ce qui fait d’elle une religion instituée. Il me semble qu’on peut respecter les autres tout en pensant qu’ils se trompent… Si tous les croyants en étaient là, le monde serait déjà moins violent. L’Eglise doit prendre garde à un œcuménisme bêlant qui ferait surtout le jeu de ses concurrents (car il faut bien les nommer ainsi).

 

(1) « Pour un « printemps du Vatican » ? » par Hans Küng, Courrier international, n°1167, p.31

 

Pour l’article de Frei Betto :

http://www.courrierinternational.com/article/2013/03/20/au-boulot-francois



20/03/2013
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