Nationaliste Social et Ethniciste

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Grèce: une lueur d'espoir dans les ténèbres?

Disons-le d'emblée : j'éprouve de la sympathie pour la plupart des pays balkaniques, et, parmi ces derniers, la Grèce a une place à part [1]. D'abord, l'antiquisant que je suis est assez familiarisé avec l'histoire et la culture de la Grèce classique et hellénistique, qui constituent l'un des fondements de notre civilisation. Ensuite, je suis un passionné d'histoire byzantine, qui est la forme médiévale de la civilisation grecque et qui a beaucoup apporté à l'Occident, bien que l'air du temps ait tendance à minorer cette contribution au profit de celle, ô combien décisive, du monde... Non, j'ai promis de ne pas écrire ce mot dans cet article. Enfin, j'ai beaucoup d'admiration pour le peuple grec de l'époque contemporaine, un peuple qui a conquis de haute lutte sa liberté sur les Ottomans au début du XIX° siècle et qui a vaillamment résisté à l'occupation italo-allemande pendant la Seconde Guerre Mondiale. Les Grecs ne sont pas sans défaut, bien sûr, mais leurs mérites et leurs qualités valent d'être soulignés et salués : c'est un peuple courageux, héroïque parfois, tenace, persévérant, qui s'est sorti de situations très difficiles. Cela n'empêche évidemment pas les Grecs d'être opportunistes, très négligents au niveau fiscal, de s'accommoder d'un État faible et peu efficace, et surtout d'avoir vécu à crédit sans trop se poser de questions pendant des années. Je ne crois pas pourtant que les Grecs soient plus malhonnêtes que leurs créanciers ou que les autres membres de l'eurogroupe : des circonstances favorables se sont présentées et le peuple grec en a profité... avec la bénédiction des autres états, pendant un certain temps.

 

La zone euro, une aberration économique

Cela fait longtemps déjà que des esprits lucides dénoncent les faiblesses de l'euro. Dans une interview, Jean-Pierre Chevènement avait bien résumé l'essentiel : « la zone euro met ensemble des économies tout à fait dissemblables, ainsi l'Allemagne, grand pays industriel qui exporte voitures, machines-outils, produits chimiques, se retrouve avec la Grèce, qui vit du tourisme et du commerce d'huile d'olive. Ce système ne peut pas marcher » avait dit en substance l'ancien sénateur de Belfort. En effet, l'Allemagne et la Grèce n'ont pas besoin de la même monnaie, parce que leur activité économique diffère. Tout comme la France et l'Italie n'ont pas nécessairement besoin de la même monnaie que l'Allemagne. Or, l'euro n'est rien d'autre qu'un mark européen. Il profite donc à l'Allemagne et aux pays d'Europe centrale et septentrionale qui ont une économie comparable (Autriche, Pays-Bas, Finlande). On voit bien que tout le monde est suspendu aux décisions de Mme Merkel et du Bundestag allemand. Ironie de l'histoire, la construction européenne qui, dans l'esprit de nombreux dirigeants français comme François Mitterrand, devait permettre à la France de se prémunir contre le retour de l'hégémonie allemande, a été un formidable tremplin pour rétablir cette hégémonie. Je ne suis pas sûr que l'Allemagne de 1914, pays pourtant riche, puissant, dynamique et sûr de lui, ait eu une telle influence en Europe. Danke Schön Europa !

 

L'euro est donc une monnaie taillée sur mesure pour l'économie industrielle et exportatrice de nos voisins d'outre-Rhin. Dans ce contexte, certains pays sont tentés d'imiter l'Allemagne. C'est l'obsession des élites françaises. Nicolas Sarkozy passait son temps à vanter le modèle allemand. A gauche, certains sont plus critiques, mais l'Allemagne a cette particularité de passer à la fois pour le modèle industriel à copier et pour le paradis du développement durable, ce qui fait que l'Allemagne est vénérée par les défenseurs des entreprises et adulée par les écologistes anti-industrie. Il est amusant (et très paradoxal, mais les écologistes n'ont jamais brillé par leur intellect [2]) de constater que les écologistes vantent sans cesse le choix allemand de sortir du nucléaire mais sont muets sur les industries allemandes qui sont les plus polluantes d'Europe et notamment sur le très puissant secteur de la chimie qui fait courir aux populations ainsi qu'à l'environnement des risques tout à fait comparables à ceux du nucléaire. Étrange omission. De la même façon, les khmers verts français mènent une lutte sans merci contre l'ouverture de la première ferme-usine dans notre pays [3], alors que la très écologiste Allemagne compte des dizaines d'exploitations de ce type... Pourquoi diantre l'Allemagne serait-elle un modèle quand elle ferme des centrales nucléaires et pas quand elle ouvre des fermes-usines ? Mystère. Au final, il ne sert à rien de courir après les Allemands : d'abord, le « modèle allemand » aussi a ses faiblesses, que bien des Allemands soulignent d'ailleurs ; ensuite, la France, et a fortiori la Grèce, ne deviendront jamais des « Allemagne bis », pour des raisons de mentalité, de culture économique, de tradition historique. Et je dirai que c'est très bien ainsi. Qui a envie d'une Europe où nous serions tous Allemands ? Rappelons enfin que le modèle allemand ne fonctionne précisément que parce que l'Allemagne est unique. Si tous les pays européens devenaient demain de supers exportateurs industriels, l'Allemagne s'effondrerait, et le système ne serait pas stable. Pour qu'il y ait de supers exportateurs, il faut bien qu'il y ait de gros importateurs... Sinon, il y a un problème.

 

Tsipras, la carrure d'un véritable homme d’État

Alexis Tsipras est déjà entré dans l'histoire, c'est un fait. Jamais encore un dirigeant grec n'avait autant attiré les regards, ni imprimé sa marque dans la politique européenne. Depuis son entrée en fonction comme premier ministre de la République grecque, Tsipras n'a cessé de surprendre et de bousculer ses partenaires européens. Étrange parcours que celui de cet homme, encore jeune. Ancien militant des jeunesses communistes, il avait tout du gauchiste de base, lui qui au lycée exigeait que les cours aient lieu lorsque les élèves le souhaitaient ! On aurait pu croire à un Cohn-Bendit hellène. Mais Tsipras est manifestement d'une autre trempe. A la faveur de la crise, il a été jugé assez crédible par ses concitoyens pour remporter les élections législatives avec son parti Syriza et prendre la tête du gouvernement. Se démarquant du sectarisme si répandu à l'extrême gauche (notamment en France), il a fait alliance avec le parti des Grecs indépendants, formation souverainiste de droite, l'équivalent de Debout la France chez nous. On est loin de l'attitude fascisante des militants du Parti de Gauche qui insultaient Dupont-Aignan lors d'une manifestation de soutien à la Grèce... Panos Kammenos, le chef de ce parti des Grecs indépendants, a obtenu le ministère de la Défense. Et il faut constater que Tsipras a cherché à préserver autant que faire se peut le budget de l'armée grecque. Les Grecs indépendants y sont-ils pour quelque chose ? On peut le penser.

 

Alexis Tsipras est indéniablement doté d'un grand charisme, et il impressionne par sa fermeté et sa volonté. Son aura se mesure quand on lit les tombereaux d'injures que la presse européiste a déversé sur lui depuis des mois, et particulièrement ces dernières semaines : charlatan, populiste, poutinophile prorusse (si, si, c'est une insulte), tyran. L'inénarrable Jacques Attali (jamais élu) a traité Tsipras de « despote » pour avoir organisé un référendum, c'est-à-dire pour avoir donné la parole au peuple sur une question qui engage quand même l'avenir de la nation grecque... Cela nous rappelle combien la construction européenne est une entreprise aristocratique, une forme de despotisme qui se croit éclairé, et qui méprise le peuple autant qu'elle le craint. Alexis Tsipras a eu l'immense mérite de faire tomber les masques, il faut lui rendre hommage rien que pour cela. Dans une situation périlleuse, celle du défaut de paiement, il a osé remettre son mandat en jeu en appelant les Grecs à se prononcer sur les exigences des créanciers, défiant ainsi ses derniers et mettant par la même occasion les citoyens grecs face à leurs responsabilités. Il a fait activement campagne pour le « non », et le « non » l'a emporté avec 61 % des voix, six mois après la victoire serrée de Syriza et malgré le marasme économique. Cela prouve deux choses : que les Grecs sont courageux et qu'ils accordent une grande confiance à leur jeune premier ministre. Je ne connais pas spécialement Tsipras et son parcours ne me le rend pas particulièrement sympathique, mais je pense qu'il s'est montré à la hauteur de sa tâche, fidèle à ses engagements, faisant preuve d'audace, de fermeté, de constance. Il a toujours cherché à négocier, à faire des propositions, à montrer sa bonne volonté avec une grande habileté, afin sans doute de rejeter la responsabilité d'une éventuelle rupture sur les créanciers. Assurément, Alexis Tsipras a manœuvré avec une grande intelligence et un patriotisme remarquable.

 

Et maintenant ?

Pourtant, est-ce que toute cette énergie, cette intelligence, cette habileté vont payer ? Où bien ont-elles été déployées en pure perte ? On peut d'ailleurs se demander si Alexis Tsipras peut véritablement réussir dans les circonstances auxquelles il est confronté. Au moment où j'écris ses lignes, un accord a été trouvé entre les membres de la zone euro. Certains, comme Jean-Pierre Chevènement, affirment qu'il s'agit d'un mauvais accord, parce qu'il ne résout rien sur le fond. C'est sans doute vrai. L'Allemagne, la Finlande et quelques autres soulignent que dans six mois les mêmes problèmes ressurgiront. C'est sans doute vrai. Alors, fallait-il que la Grèce sorte de l'euro ? Difficile à dire. A titre personnel, je suis hostile à la monnaie unique, et favorable à une dissolution de la zone euro. Je souhaite néanmoins que cette sortie soit groupée, préparée et organisée au mieux. Comme le souligne le blogueur Descartes, une sortie de la Grèce seule, dans un tel contexte, pourrait être contre-productive : les Grecs rencontreraient de telles difficultés que cette sortie servirait de repoussoir pour les autres peuples. D'un autre côté, peut-on continuer ainsi ? J'entends les Allemands, les Finlandais, et les autres qui ne veulent plus payer. Je les comprends. Je comprends également les pays baltes et la Slovaquie qui ont accepté une austérité terrible après la crise de 2008 et qui s'indignent des efforts colossaux consentis pour la Grèce qui, elle, a rejeté cette austérité. Je comprends l'exaspération de pays comme la Roumanie ou la Bulgarie qui sont en difficulté économique depuis vingt-cinq ans et qui acceptent difficilement qu'on plaigne les Grecs, longtemps plus favorisés qu'eux. Les Grecs ne sont pas innocents, et le fait est qu'ils ont été bien contents de vivre au-dessus de leurs moyens, et je ne parle pas là de l’État grec, mais du Grec lambda (si j'ose dire), du Grec de la rue, qui cumulait le plus naturellement du monde cinq à six cartes de crédit...

 

Je pense toutefois qu'il ne faut pas être injuste avec le peuple grec. D'abord, on lui a vendu le « rêve européen », en expliquant que l'euro, c'était l'opulence, la consommation, le plein-emploi. Les Grecs ont voulu vivre ce rêve européen qu'on leur avait promis : quoi de plus naturel ? Ensuite, avant de traiter les Grecs de flambeurs, il faudrait quand même regarder du côté des créanciers européens : lorsque la Grèce est entrée dans l'euro, elle avait certes truqué ses comptes, mais qu'on ne vienne pas me dire que les faiblesses de l’État grec (absence de cadastre, fiscalité inefficace...) étaient inconnues des autres pays européens ; ensuite l'Allemagne prêche aujourd'hui la pénitence austéritaire, mais les entreprises allemandes n'étaient pas mécontentes de vendre des Mercedes et de répondre aux commandes grecques avant la crise. Et c'est aussi valable pour les entreprises françaises. N'oublions pas trop vite que les Grecs achetaient à crédit aux autres pays d'Europe... Et nous avons tous fermé les yeux en espérant que ça dure. Mais les meilleures choses ont une fin.

 

L'accord négocié à Bruxelles doit encore être ratifié par certains parlements nationaux. Ce n'est pas gagné car quelques pays du nord, comme la Finlande, étaient résolus à exclure la Grèce de la zone euro. Par conséquent, le spectre d'une sortie de la Grèce reste d'actualité. Ensuite, on peut se demander si Alexis Tsipras va tenir le coup. Sa majorité est dans la tourmente, certains, jusque dans les rangs de Syriza, renâclent devant les sacrifices acceptés par le premier ministre. On parle de « trahison ». Je pense que cette accusation est infondée. Tsipras avait fait de la restructuration de la dette grecque son exigence prioritaire. Il semble avoir obtenu gain de cause sur ce point, ce n'est pas rien. Il a réussi à réduire les exigences des créanciers concernant la baisse du budget de la Défense. Il est clair que, pour le reste, la Grèce n'échappera pas à l'austérité et aux réformes draconiennes (mais Dracon était grec...). Il est humiliant pour les Grecs de se voir imposer des réformes, même si certaines sont sans doute nécessaires, comme la réforme de la fiscalité. Les Allemands devraient pourtant savoir que l'humiliation n'engendre que le ressentiment et la haine... Le retour de la « troïka » (Commission européenne, Banque centrale européenne et Fond monétaire international) est sans doute une erreur que les Grecs pardonneront difficilement à Tsipras. La tutelle imposée à la Grèce risque de faire chuter le premier ministre ou du moins de raviver les tensions dans le pays. Je suppose que Tsipras n'avait guère le choix, mais je comprends que des militants et sympathisants de Syriza ne trouvent pas leur compte dans l'accord négocié à Bruxelles.

 

En conclusion, on peut dire que Tsipras a certainement essayé de négocier le moins mauvais accord possible. Je pense aussi qu'à un moment il a flanché, il a eu peur d'être le premier ministre grec qui aurait fait sortir la Grèce de l'euro (ce que les Grecs refusent majoritairement), et je ne lui jette pas la pierre. Alexis Tsipras a fait de son mieux dans un contexte difficile, mais il est dans une impasse, parce que la Grèce et l'euro sont au fond incompatibles. La Grèce n'a pas fini de souffrir et la zone euro reste plus que jamais dans les turbulences. Jusqu'à la prochaine crise, qu'elle vienne de Grèce (rejet des mesures imposées par l'eurogroupe) ou d'ailleurs (rejet de l'accord par un créancier inflexible)... Ah, la belle Union européenne que voilà, la fraternité des peuples, la solidarité des nations. Au moins, l'UE apparaît enfin pour ce qu'elle est : le champ de bataille feutré où les états d'Europe défendent âprement leurs intérêts. Et les naïfs qui ont cru qu'il pouvait en être autrement en sont pour leurs frais. Au milieu de cette tragédie, voilà une petite lueur d'espoir : l'histoire est de retour.

 

[1] Comme je l'avais expliqué dans cet article.

 

[2] Petit rappel sur les accointances idéologiques des dirigeants d'EELV dans cet article.

 

[3] Dossier évoqué dans cet article.



14/07/2015
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