Nationaliste Social et Ethniciste

Nationaliste Social et Ethniciste

Matthieu Grimpret ou l'impasse du libéralisme religieux (2)

Une conception néo-raciste de la société

Comme souvent, l'admiration pour l'Autre s'accompagne, sinon d'une haine, du moins d'un mépris pour ses semblables, j'entends ici les Français natifs, « de souche » comme disent certains. Grimpret et d'autres parlent de « Gaulois », ce qui est ridicule. Qui possède un arbre généalogique remontant à Vercingétorix ? On attendrait mieux d'un historien, mais d'un diplômé de Sciences Po, on ne s'étonnera guère.

 

Voici donc ce qu'écrit Grimpret sur les natifs (pp.17-18) : « En 2003, dans la banlieue de Toulon, c'était plus triste [qu'à Bondy]. Beaucoup de Gaulois sans aucune référence communautaire, issus de familles qu'on ne pouvait même pas qualifier d'éclatées, car elles n'avaient jamais existé en un seul morceau. Des laissés-pour-compte, des dégénérés parfois et, ce qu'il y a de pire, j'en reparlerai, des oubliés de l'histoire : des gamins virés du Loft avant toute audition devant Marianne James, exclus du Château avant les « éval » d'Alexia Laroche-Joubert, des cœurs hors caste – mais surtout hors casting. Aucun rôle pour eux, dans aucun récit. Des existences qui ne se rattachent à rien de cosmique, comme dirait ce bon vieux cardinal de Lubac. Bref, la grande misère économique, culturelle, morale, parfois physique. Mes musulmans de Bondy me manquaient presque... ».

Il y a beaucoup à dire. Pour ma part, bien que n'ayant guère plus d'estime pour Sciences Po que pour un club de supporteurs de foot, je dois dire que je suis surpris des références politiques qu'on y utilise. Des « Gaulois », des « références communautaires », on se croirait sur le site des identitaires ou de Fdesouche. Les natifs n'ont aucunement besoin de références « communautaires ». Nous ne sommes pas une communauté parmi d'autres, nous sommes une nation, et ici en France, nous sommes la nation, la seule légitime. Plus exactement, nous sommes la mémoire et le noyau dur de cette nation. Des citoyens originaires d'ailleurs peuvent s'intégrer à notre nation, mais cette intégration, voire cette assimilation (osons les gros mots) n'est possible que parce que les natifs, c'est-à-dire la part la plus enracinée de la population française, sert de référence. C'est sans doute choquant pour les tenants de la « diversité » et du relativisme culturel, mais les Français natifs ont toujours fixé la norme de ce qui est français et de ce qui ne l'est pas. Tant qu'ils l'ont fait, l'immigration n'a posé que des problèmes ponctuels, résorbés le plus souvent à la deuxième génération. Maintenant que nombre de Français natifs (ou issus de l'immigration mais assimilés) ne se reconnaissent plus (et ne sont plus reconnus) comme étant la norme, la référence de l'identité nationale, de véritables communautés étrangères, bien que théoriquement de nationalité française, se perpétuent à la troisième ou à la quatrième génération. Et on veut nous faire croire que ces communautés sont aussi « françaises » que les autochtones... alors même qu'elles se réclament souvent d'un autre pays ou se définissent par le rejet de la culture « française », puisqu'il faut bien la nommer ! On croit rêver. L'assimilation est devenue impossible. Parce que beaucoup d'immigrés n'en veulent pas, peut-être. Parce que beaucoup de Français natifs ont peur, ont renoncé ou ne croient plus en notre nation. Le résultat est édifiant : même des groupes issus de l'immigration, mais quasiment assimilés, voient une résurgence de l'identité communautaire (chez certains Français d'origine portugaise, c'est très net). Nos élites nous enseignent doctement que toutes les cultures du monde se valent, et que toutes ou presque ont vocation à s'implanter en France. Comment, dans ces conditions, affirmer haut et fort sa culture française, la primauté de cette dernière sur notre territoire, sans risquer de passer pour un sectaire nourri de relents puisés aux mamelles putrides de la xénophobie et d'un colonialisme rassis ? Nous avons en mémoire la suffisance de nos pères, Marianne et sa corne d'abondance apportant la « Civilisation » au Maghreb et en Afrique subsaharienne. En tant que nationaliste, je n'ai pas de gêne à confesser qu'en effet, nous avons péché par orgueil. Nous nous sommes crus très supérieurs. Nous nous sommes laissés aller à un messianisme national qui nous a conduit à une politique impérialiste. Est-ce une raison pour faire profil bas au point de se croire inférieur, parce que coupable, aujourd'hui ? Les Chinois, jadis humiliés et dominés, n'affirment-ils pas leur puissance à présent, sans état d'âme ? Qui nous dit que demain l'Inde ou le Brésil échapperont à la tentation hégémonique ? Bien qu'hostiles à la colonisation, les États-Unis aussi se sont abandonnés à l'ivresse de la domination mondiale. Le colonialisme n'est qu'une forme de l'impérialisme. États-Unis et Chine pratiquent de nos jours d'autres formes d'impérialisme, et des états musulmans font de même : lorsque l'Arabie Saoudite finance la construction de mosquées dans les Balkans ou en Europe occidentale, n'est-ce pas une forme d'impérialisme religieux ? Pour Grimpret, assurément, les Autres valent mieux. Les jeunes natifs ? Des « dégénérés » selon ses propres termes. Une misère « parfois physique ». Des handicapés peut-être ? Grimpret a d'étranges idées. Mais surtout il est injuste, et pour tout dire, il révèle dans ce passage qu'il n'est qu'un imposteur ou un imbécile. D'abord, la condamnation morale de ces familles éclatées et déstructurées. Il n'a pas tort... mais oublie de dire que les banlieues « musulmanes » souffrent du même problème. Il ne faut pas s'imaginer que, dans les cités séquano-dionysiennes, de solides familles patriarcales assurent sérénité et équilibre aux lascars. Si c'était le cas, justement, il n'y aurait pas de lascars ! Chez les Maghrébins et les Subsahariens aussi, on divorce. Chez eux aussi, le père quitte la maison pour ne plus revenir. Alors un peu d'honnêteté intellectuelle. Et puis, j'ignore ce que Grimpret entend par « dégénérés », mais si ce terme insultant fait référence à des handicapés, physiques ou mentaux, désolé de le dire, mais il y en a aussi chez les Arabes et les noirs. Il ne faudrait pas s'imaginer que parce que ces gens-là sont croyants, ils n'ont aucune tare ! Tous leurs enfants n'ont point la « vigueur » des mioches dont parlent Isaïe. C'est d'ailleurs l'hôpital public français qui permet une bien meilleure survie des nouveaux-nés que dans nombre de pays africains. Mais surtout, là où Grimpret me paraît odieux et injuste, c'est qu'il condamne sans appel des adolescents, des individus en construction. L'adolescence n'est pas un moment facile, et quand la situation familiale est compliquée, ça se passe rarement bien. Pourtant, Grimpret devrait savoir qu'une partie de ces jeunes va s'en sortir, apprendre un métier, gagner honnêtement sa vie et s'insérer dans la société, là où d'autres vivront de deals et de petits trafics (suivez mon regard). Mais le plus choquant reste que ces jeunes sont finalement condamnés pour deux raisons : d'abord parce qu'ils ne vont pas au catéchisme et ne font pas leur communion ; ensuite parce qu'ils sont natifs, « blancs », et que ce simple fait est une tare pour Grimpret qui n'a d'yeux que pour « les musulmans », basanés de préférence.

 

Je ne nie pas la misère économique, culturelle, morale qui peut régner au sein de certaines populations « de souche » notamment en milieu rural. Je le sais, je les ai côtoyés. Et je puis témoigner que ces jeunes sont aussi attachants, si ce n'est plus, que les petits beurs et blacks des quartiers. En effet, ils ne peuvent eux, se chercher d'excuses dans l'oppression coloniale dont leurs ancêtres auraient été victimes. Ils brûlent moins de voitures et affrontent rarement les forces de l'ordre. Il y a parmi eux une proportion non-négligeable de gamins sérieux, motivés, intelligents et pleins de bonne volonté, pour peu qu'on leur donne leur chance et qu'on leur rende un peu de confiance en eux. Ils ne peuvent en effet se réclamer de l'identité si valorisante de l'islam ou d'un pays d'origine d'autant plus facile à fantasmer qu'il est méconnu. Ils grandissent dans un pays où se dire Français (de souche qui plus est) est presque une honte. Grimpret se trompe : il y a aussi de l'intelligence, du courage, de la volonté dans cette jeunesse-là. Et bien plus de ressort moral que notre cul-béni arc-bouté sur son prie-dieu ne le croit.

Il peut paraître surréaliste qu'un « blanc » soit néo-raciste, c'est-à-dire hostile aux populations de souche européenne. Pourtant, le natif néo-raciste est un fléau assez répandu. Il pullule à l'extrême gauche et jusque dans les rangs du PS (dont le numéro deux est un certain... Harlem Désir). Avec Grimpret, on peut voir qu'il existe aussi à droite où il est plus fréquent qu'on ne le pense. Comme disait l'autre, la gauche n'a pas « le monopole du cœur ». Du néo-racisme non plus. Pour qu'une identité soit valorisante de nos jours, il faut qu'elle repose sur la victimisation. Des Français natifs cèdent eux aussi à cette détestable tendance. Certains se convertissent à l'islam et hurlent avec les loups pour se plaindre de l'islamophobie ambiante. D'autres, catholiques, vivent dans le souvenir des « martyrs » vendéens et des inventaires de 1905. Les plus actifs sont sans doute les régionalistes, beuglant contre la « colonisation française » de la Bretagne ou de la Corse (!) ou ressassant la croisade des Albigeois huit cents ans après. Ces gens-là ne cessent de répéter que la France n'a aucun avenir, mais ils oublient de dire que les vrais passéistes, ce sont eux.

 

Autre passage intéressant (p.38) : « Quand vient le temps de l'accouplement, le saumon retourne à la rivière où il est né. Certains n'atteindront jamais les frayères, morts de fatigue ou chassés par les prédateurs. Seulement, ce retour aux origines qui, dans tous les cas de figure, est fatal au saumon ne permet pas la naissance d'une espèce nouvelle. De même, la peur du changement […] stimule comme une montaison chez certains, Blancs et Noirs, qui veulent retourner aux sources raciales de la citoyenneté. »

Grimpret cite ici un certain Gaston Kelman, un Français d'origine camerounaise au pedigree remarquable : séminariste, puis membre des Black Panthers et enfin conseiller d'Eric Besson, ministre de l'immigration, jusqu'en mai 2010. Kelman parle d'un « Français déracialisé » mais passe son temps à parler de race. L'essentiel n'est pourtant pas là. D'abord, l'usage de la zoologie pour évoquer les sociétés humaines est une technique également utilisée par les écologistes (2) et qui tire ses origines d'un pseudo-darwinisme racialiste assez peu recommandable. Ensuite, il faut respecter le saumon. Il y aura peut-être encore des saumons lorsqu'il n'y aura plus d'hommes. Se sacrifier pour la survie de l'espèce n'est pas stupide, puisque ça marche : la preuve, il y a encore des saumons. Mais si personne n'est prêt à se sacrifier pour la France, il n'y aura plus de France. Quelle est cette histoire de « nouvelle espèce » ? Quelle honte y a-t-il à essayer de préserver une part de ce que nos ancêtres nous ont légué ? On voit bien ici la passion du changement pour le changement, qu'on trouve aussi ailleurs (voir Martine Aubry nous proposant une « nouvelle civilisation »). Rebelote page 127 : « la beauté, la richesse, la fécondité d'une forêt ne résident-elles pas, en effet, dans la diversité des essences qui s'y trouvent et qui s'y épanouissent ? ». Ah, cette chère Dame Nature qui fait si bien les choses ! Sauf que justement, l'homme, grâce à la culture (et notamment à la science et à la politique), s'est éloigné de la nature. On n'apprend pas cela dans les cours de philo de Sciences Po ? L'identité française s'est bâtie lentement par strates successives au cours des siècles. Des petits prétentieux prétendent tout balayer d'un revers de main et fonder une nouvelle France avec les immigrés maghrébins et subsahariens. Avec le Coran comme fondement ? Tout cela n'est pas sérieux. Il n'y a aucun racisme à constater que, jusqu'à une date récente, les Maghrébins et les Subsahariens n'ont joué quasiment aucun rôle dans les malheurs ou les gloires de la France. Oui, les rois de France étaient « blancs ». Les révolutionnaires et les républicains qui ont compté étaient « blancs ». Oui, la population native, le noyau dur de la nation, est constitué de « blancs ». Oui, les normes culturelles qui définissent une identité française ont été établies par des « blancs ». Et alors ? Il faut demander pardon ? Au moment où notre gastronomie, avec sa charcuterie et ses vins, est classée au patrimoine de l'UNESCO, certains rêvent d'une France hallal, sans cochon ni alcool. La trahison des élites va loin (même si on peut contester que Grimpret ou Kelman appartiennent aux élites... ils n'en sont pas loin cependant).

 

Autre passage significatif (p.65) : « Premier malentendu : oui, le visage de la France a changé ; oui, il y a de plus en plus de Français au faciès sémite ou négroïde, peut-être même la moitié des jeunes de quinze à trente-cinq ans en Île-de-France ; oui, Mohamed est le prénom le plus donné aux nouveaux-nés de Seine-Saint-Denis depuis plusieurs années déjà ; […]

Deuxième malentendu, que nous développerons plus loin : non, ce n'est pas grave, quel que soit le point de vue, d'avoir une population bigarrée. »

Quand je lis ce genre de chose, je ne peux jamais m'empêcher de m'interroger sur le principe de réciprocité. Je m'explique : si demain, la moitié des jeunes de Rabat avait un « faciès européen », si Louis et Charles étaient les prénoms les plus donnés dans la banlieue d'Alger, comment réagiraient les Maghrébins ? Mal, très mal, il n'y a qu'à voir combien les Algériens sont accueillants avec leurs immigrés chinois (3). Comme je suis bête, je me demande : pourquoi impose-t-on aux Français natifs ce que les Algériens ou les Marocains natifs refuseraient ? Est-ce à dire qu'ils sont plus fermés et plus intolérants que nous ? Apparemment non, puisque Grimpret et cie les trouve plus sympathiques que les « petits blancs ».

 

Autre exemple (p.127) : « de quel droit l’État contraindrait-il les populations françaises issues du Maghreb, d'Afrique subsaharienne ou d'Asie à renoncer à leur identité ? Au profit de quelle culture inventée de toutes pièces ? »

On pourrait répondre que devenir français suppose de faire sienne l'identité de ce pays. Mais surtout, je serais curieux de savoir ce que Grimpret répondrait à d'autres questions que l'idiot que je suis se pose : pourquoi les États marocain, algérien et tunisien imposent-ils l'islam comme religion d'Etat ? Pourquoi dans ces trois pays un non-musulman ne peut pas devenir chef de l'Etat ? Pourquoi aucun de ces pays n'autorise-t-il le mariage d'une musulmane avec un non-musulman (qui ne se serait pas converti préalablement) ? (4) Je pose toutes ces questions parce que, pour Grimpret, et en cela il est libéral, l’État n'a aucune fonction culturelle, « civilisationnelle » pourrait-on dire. Il n'a pas à défendre des valeurs ou une identité, il est juste là pour assurer le strict nécessaire (sécurité, défense, justice...). Grimpret s'insurge que l’État en France puisse faire autre chose, et il moque « la Jules Ferry attitude » d'un Chevènement, dans un franglais ridicule qui sied bien à un cosmopolite de carnaval formé à Sciences Po. Mais à aucun moment Grimpret ne s'interroge sur le fait que les pays d'origine des immigrés pratiquent pour leur part une politique « identitaire » nettement plus agressive. Et si les musulmans prenaient le pouvoir en France, il faudrait être naïf pour imaginer qu'ils feraient autre chose. De manière générale, un État n'est jamais neutre, il ne se contente jamais de ses missions basiques. D'abord, un État est une construction humaine, politique mais aussi culturelle et idéologique, surtout en France. C'est pourquoi les libéraux authentiques restent des étrangers en France, et sont bien malheureux car ils ne comprennent rien à leur pays. Un État, qu'on le veuille ou non, repose sur des valeurs, certaines explicites (Grimpret devrait lire le début de la Constitution, elles sont écrites noir sur blanc), d'autres implicites, par exemple en ce qui concerne le catholicisme : la République est laïque, mais son président est chanoine de Latran et des messes sont célébrées lorsque des soldats français meurent au combat, sans que cela ne choque en-dehors de quelques cercles de laïcs intégristes. Dans ces cas précis, la laïcité s'incline devant la tradition, et je n'y vois rien de problématique, parce que cela reste ponctuel et rare. Lorsque Nicolas Sarkozy prononce en revanche des discours favorables aux religions et que son gouvernement revient pas à pas sur la séparation des cultes et de l’État, c'est autre chose. Pour en revenir à Grimpret, j'ignore s'il en a conscience, mais il exige tout simplement de son propre pays ce qu'aucun autre pays au monde n'accepterait. Il se dit « converti au réel », il est en réalité un utopiste, et comme dans beaucoup d'utopie, la démocratie passe à la trappe.

 

Une conception antidémocratique du politique

C'est là le dernier point que j'évoquerais. Un aspect du discours immigrationniste, multiculturel et pro-diversité est commun à Grimpret comme à la gauche : l'idée de fatalité, la conviction que, de toute façon, c'est ainsi, une évolution (voire une révolution) démographique est en cours, tout est écrit, on n'y peut rien. Il faut non seulement s'incliner et l'accepter, mais mieux encore, il faudrait s'en réjouir car c'est une chance pour la France. Refuser ce « progrès » passe au mieux pour de la ringardise, au pire pour les réminiscences d'un « passé nauséabond ». Il ne suffit pourtant pas de répéter des mensonges pour qu'ils deviennent vérité. Pour Grimpret, cette fatalité a sans doute une dimension religieuse : c'est la Providence qui est à l’œuvre. Elle a également la douce saveur de la revanche : la religion si malmenée depuis la Révolution est en train de prendre sa revanche grâce aux barbus et aux enfoulardées. L'ancien monarchiste catho doit jubiler.

Il y a pourtant un problème, et non des moindres : c'est le grand absent du discours de Grimpret, un des fondements de notre pays, cette bonne vieille démocratie. A Sciences Po, on apprend la signification de « mondialisation », « communautarisme » et « construction européenne », mais « démocratie » est oubliée. C'est bien dommage. Autant que je me souvienne, le terme n'apparaît qu'une ou deux fois dans l'ouvrage de Grimpret (qui compte 143 pages). Ce n'est pas très étonnant, car, au fond, la démocratie est le principal obstacle à la réalisation de la « nouvelle France » chère au cœur de Grimpret, mais aussi des gauchistes. Pour une raison toute simple : la démocratie est le gouvernement de la majorité, et, pour quelques temps encore, la majorité de la population se compose de Français natifs ou assimilés. Les immigrés qui vont « régénérer » notre vieux pays et assurer le Salut de la France sont minoritaires (et divisés, cela aussi, Grimpret se garde bien de le dire...), ils n'imposeront pas leurs valeurs tout de suite, et peut-être même jamais (souhaitons-le). C'est dommage pour Grimpret, il va souffrir.

 

Nous sommes en démocratie, disais-je. Qu'est-ce que cela signifie ? Justement qu'il n'y a pas de fatalité, pas de Providence, pas de « nécessité historique ». Il n'y a que le peuple souverain qui définit librement l'intérêt de la nation. En d'autres termes, le peuple, c'est Dieu sur Terre, et les cul-bénis sont priés de se contenter du Ciel. Après tout, il leur reste l'éternité. Puisque le peuple français est souverain, rien ni personne ne peut lui imposer la présence sur le sol national de populations francophobes et agressives. Rien ni personne ne peut le contraindre à tolérer que des minorités d'origine étrangère imposent leur mode de vie et leurs coutumes, tribales ou religieuses, sur certaines portions du territoire français. On me répondra bien sûr que moult Maghrébins ou Subsahariens ont la nationalité française et donc appartiennent à ce peuple souverain. C'est à voir. Bien souvent, si on leur pose la question, on s'aperçoit que « leur » pays n'est pas la France, que le « Français », c'est l'autre, le « blanc ». C'est une chose d'avoir la nationalité, c'en est une autre de se sentir français. Ajoutons que, outre les immigrés eux-mêmes (ainsi que leurs descendants), les pays d'origine n'ont souvent pas très envie que leurs ressortissants s'assimilent. Je renvoie au discours éloquent de M. Recep Tayyip Erdogan de passage en Allemagne, ou encore à la manière dont l'Algérie ou le Maroc « gère » leurs communautés immigrées en France, par le biais d'associations cultuelles par exemple. Au risque de passer pour un xénophobe primaire, je suis désolé de rappeler que, derrière les revendications des musulmans de France, il y a souvent des intérêts étrangers. Ce n'est peut-être pas très agréable à entendre, mais c'est la vérité. Et je n'accuse pas les immigrés de donner systématiquement dans la duplicité : beaucoup sans doute sont de bonne foi et sont manipulés à leur insu. Mais les États du Maghreb (et dans une moindre mesure d'Afrique subsaharienne) font preuve d'un cynisme qui n'a rien à envier à celui qu'on reproche parfois aux dirigeants français...

 

Grimpret ne se présente nullement comme un antidémocrate, ce n'est pas tendance. Non, officiellement, il communie dans le culte de la démocratie. Mais une démocratie reposant sur des communautés, non sur des individus libres. Une démocratie confessionnelle et non une démocratie républicaine et laïque. Grimpret ne propose rien de moins que d'enfermer les Maghrébins et leurs descendants dans leur identité religieuse islamique (alors que certains Maghrébins ont d'autres références identitaires, berbère par exemple), et de confier la gestion de la « communauté » à l'islam soufi, magnifique expression de la spiritualité islamique. L’État, sans doute « converti au réel », devrait-il dialoguer directement avec ces autorités religieuses ? Bref, Grimpret nous propose le Liban. Pourtant l'histoire libanaise est riche d'enseignement : les chrétiens majoritaires sont devenus minoritaires, et la guerre civile a sévi des années durant. De plus, les autorités des pays musulmans paraissent moins enclines à accorder crédit aux autorités chrétiennes, même quand les chrétiens sont nombreux (en Égypte, par exemple). Là encore, on s'interroge : pourquoi nous et pas eux ? Pourquoi serions-nous les seuls guignols à lécher les pieds de l'Autre ? Je n'invente rien (p.61) : « la société trouverait par exemple son intérêt à privilégier l'action des confréries soufies ». Autrement dit, abandonnons le projet d'émanciper l'individu, discutons directement avec les imams, reconnus de facto ethnarques de leur communauté. Grimpret cite un auteur français acquis au soufisme, Éric Geoffroy, ce qui est surprenant pour quelqu'un qui se méfie des gens rompant avec leur culture d'origine. Mais on n'en est plus à une contradiction près. Comme tous les Occidentaux convertis à l'islam, Geoffroy a le zèle des néophytes et nous dépeint une religion idyllique, du moins dans sa version soufie. Une religion qui va jusqu'à émanciper l'individu ! Je serais curieux de savoir comment on s'émancipe au sein d'une confrérie, qui précisément est un carcan fort coercitif le plus souvent. Il suffit d'un peu de jugeote pour s'apercevoir que le strict respect des préceptes monothéistes n'a jamais émancipé qui que ce soit, bien au contraire. Là se situe toute l'ambivalence de Grimpret. Sous couvert de progressisme, de tolérance et d'ouverture à l'Autre, son projet est fondamentalement réactionnaire. Résumons-nous : un libéral bon teint qui rejette toute intervention de l’État dans l'économie ; un catholique conservateur qui hait la République sociale et laïque ; un communautariste qui renvoie les gens à leur appartenance religieuse (et dans cette optique, un musulman même intégriste vaudra toujours mieux qu'un athée ou un indifférent) ; un partisan de l'Ordre moral, séduit par l'aspect puritain du discours des « convertis » de banlieue comme Diam's (discours assez peu suivis des faits, mais passons), qui rêve de remettre la France dans une voie religieuse, quitte à troquer Dieu contre Allah (après tout, c'est le même). Le modernisme à la Grimpret a une étrange saveur. Libéralisme sauvage marié à un puritanisme de façade, voilà qui n'est pas sans rappeler... les États-Unis d'Amérique ! Je ne veux pas porter de jugement sur l'Amérique, c'est un pays très différent du nôtre, avec son histoire et ses références. Mais le modèle anglo-saxon a aussi ses défauts, à tel point d'ailleurs qu'une partie des tenants de la France métissée et multiculturelle vont chercher ailleurs leur inspiration, notamment au Brésil (5).

 

Surtout, la France est un pays ancien, la nation qui l'occupe n'est pas majoritairement composée de descendants d'immigrants arrivés il y a deux ou trois siècles. Notre pays a ses spécificités, ce que certains nomment, avec une pointe d'impatience, des « pesanteurs ». Mais justement, ces pesanteurs assurent la continuité du pays et son ancrage historique. On ne peut en aucun cas demain tout changer d'un claquement de doigt. Il n'y a pas, comme on voudrait nous le faire croire, d'un côté les adeptes du modernisme et de la diversité, et de l'autre les nostalgiques de Pétain et de l'Empire. Il y a d'un côté ceux qui veulent balayer la France républicaine et la nation telle qu'elle s'est définie depuis la Révolution. Au profit de quoi ? D'un magma informe appelé société « multiculturelle », « métissée », « diverse », « post-raciale », « pluriethnique », etc. selon les chapelles (on notera d'ailleurs certaines contradictions, puisque une société métissée à terme n'est plus ni diverse, ni pluriethnique...). D'un autre côté, il y a ceux qui veulent que la France, tout en étant de son temps, reste fidèle à elle-même. J'observe que, depuis la décolonisation et la chute du Mur, on assiste à une forte résurgence des identités nationales dans le monde arabe, en Europe orientale et en Asie centrale. La Chine communiste assume sans complexe un discours nationaliste et patriotique. Elle met en scène dans des films grandioses le passé du pays et les fastes de l’État impérial. La Russie en fait autant (avec une moindre production cinématographique cependant). Les États-Unis d'Amérique affirment avec toujours autant de force la foi en leur nation, et leurs films sont pénétrés (jusqu'à l'exagération parfois) de ce messianisme national. En Amérique latine, les discours fleurant bon le nationalisme font florès. En Europe occidentale, et en France particulièrement, tout cela est hors sujet, à cause de notre Sainte Mère l'Europe, mais pas seulement. On ne commémore pas Austerlitz, l'impérialisme napoléonien, c'est honteux. En 2014, il y a peu de chance pour qu'on commémore Bouvines. De toute façon, cette victoire de Philippe Auguste est-elle connue d'un seul candidat à la présidentielle ? En revanche, je crains que les dirigeants français aillent assister au bicentenaire de Leipzig (car les Allemands, eux, vont commémorer la Bataille des Nations, et ils ont raison de le faire) comme à celui de Waterloo (que les Anglais ne manqueront pas de célébrer, et c'est bien normal). Voilà où nous conduit le mépris de nous-même. Consternant. Regardons du côté de la production audiovisuelle historique, puisque le cinéma français se montre incapable de mettre en scène, de temps à autre, un épisode de l'épopée nationale. Les principaux thèmes sont les suivants : l'esclavage, la colonisation (et la décolonisation), l'Occupation, période pour laquelle la résistance de quelques héros souligne en fait l'attitude ignoble de millions de « salauds ». C'est très intéressant : la France passe son temps à mettre en scène sa mauvaise conscience. Jamais rien, ou presque, de positif dans le passé. Il n'y a guère que De Gaulle et Louis XIV qui réussissent encore à s'imposer comme références valorisantes. Le XX° siècle n'est peut-être pas le plus glorieux qu'ait connu la France, j'en conviens. Raison de plus pour se souvenir un peu de ce qui s'est passé avant. A quand un film digne de ce nom sur Philippe Auguste et Bouvines ? Sur Saint-Louis ? Sur Charles V et Du Guesclin (bon, il y a eu un film en 1949... qu'on pourrait nous passer de temps en temps parce que De Funès, ça va un peu) ? Sur Louis XI et son œuvre ? Sur Richelieu débarrassé de son rôle de « méchant » dans Les Trois Mousquetaires ? La connaissance de la Révolution a beaucoup progressé : pourquoi ne pas imaginer une série de films retraçant cette période ambiguë, loin des clichés et des caricatures ? Ou bien replacer Robespierre, Saint-Just, Carnot dans la complexité de leur époque ? Valmy et Fleurus ne méritent-elles pas aussi leur film ? Le Directoire, la II° République sont des périodes peu connues, comme les révolutions de 1830 et 1848. On gagnerait à intéresser les Français à ce passé pas si lointain et utile pour comprendre le cheminement politique de notre pays. Il ne faudrait pas que 1848 ne reste dans les mémoires que pour l'abolition de l'esclavage...

 

Conclusion

Matthieu Grimpret propose donc un projet collectif aux antipodes de la tradition française. La rupture pure et simple, pour bâtir une société à l'anglo-saxonne. Mais les États-Unis tiennent du fait de leur hégémonie mondiale et de la propagande patriotique qu'on inculque aux Américains dès le berceau. L’Amérique est encore auréolée de sa victoire de 1945, et de sa puissance militaire (pas un film, pas une série dont le héros n'a pas fait partie des mythiques « forces spéciales »). Sans cela, chacun cultive seulement son petit arbre généalogique... et son identité ethnique ou religieuse. La « France de Diam's » ne sera jamais la France, parce qu'elle veut tirer un trait sur quasiment tout ce qui a donné une signification au mot « France » depuis des siècles. Voilà pour le fond.

La forme est aussi détestable. Le style de Grimpret est un mélange désagréable de références à des auteurs classiques de la réaction (qui auraient sans doute honte d'être là), de langage estampillé « jeune cadre américanisé à la sauce Sciences Po » et du vocabulaires des « djeunes » de banlieue. Bref, un melting-pot assez peu réussi. L'ouvrage est cependant intéressant en ce qu'il expose clairement et avec une certaine honnêteté le renoncement et la trahison de quelqu'un qui, à l'origine, se définissait comme un tenant de la France éternelle. On dit qu'il n'y a que les imbéciles qui ne changent pas d'avis. Preuve est faite qu'il n'y a pas que les gens sensés qui en changent...

 

 

 

(2) http://blog-nationaliste.blog4ever.com/blog/lire-article-286920-2146733-projet_ecologique___europe_ethnique.html

 

(3) http://blog-nationaliste.blog4ever.com/blog/lire-article-286920-1410353-la_france_sur_la_bonne_voie_.html

 

(4) Informations tirées d'un récent hors-série des magazines l'Histoire (juillet-septembre 2011) consacré aux révolutions arabes ; la rédaction de l'Histoire est peu suspecte d'islamophobie primaire.

 

(5) Voir un numéro récent du magazine l'Histoire, où une série d'articles dithyrambiques présentent le Brésil comme le modèle réussi d'une société multiculturelle et métissée... modèle que la France, naturellement, se devrait de suivre... C'est toujours mieux ailleurs.

 

Première partie de cet article.



10/09/2011
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