Nationaliste Social et Ethniciste

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Réflexion historique sur la trahison des élites (2)

De nombreux exemples historiques de « trahison » des élites

En dépit de leur rôle fondamental dans la production de toute culture « nationale », les élites ne manifestent pas nécessairement un attachement viscéral à l'indépendance des communautés qu'elles dominent et gouvernent. En fait, comme on l'a dit, les élites ne cherchent qu'une seule chose : conserver, accroître et transmettre à leurs enfants le capital matériel (avoir) et immatériel (savoir et pouvoir) dont elles disposent. Si, au sein de la communauté qu'elles dominent, les élites sentent que leur pouvoir est contesté voire qu'il va leur échapper, ou si elles pensent pouvoir obtenir davantage, elles n'hésitent pas à « trahir » en appelant par exemple une puissance étrangère à même de leur garantir la pérennité de leur suprématie, même si cela doit se traduire par un affaiblissement politique et culturel de leur communauté. L'histoire antique offre ainsi de nombreux exemples dans lesquels les solidarités sociales aristocratiques tendent à l'emporter sur la solidarité civique. Ainsi, au V° siècle av. J.-C., alors même qu'Athènes est en compétition navale et commerciale avec Corinthe, militaire et politique avec Sparte (alliée de Corinthe au sein de la Ligue du Péloponnèse), toute une faction aristocratique athénienne est régulièrement accusée de « philo-laconisme » à cause de son admiration pour le système spartiate éminemment aristocratique, qui se traduit par une orientation politique favorable à la paix avec Sparte. Il n'y a pas véritablement eu de « trahison » cependant : Cimon, fils de Miltiade (le vainqueur de Marathon en 490 av. J.-C.), malgré son penchant pour Sparte et son ostracisme, resta fidèle à Athènes jusqu'à sa mort en 450 av. J.-C. et joua un rôle très important dans l'expansion politique et militaire de sa cité. De même Nicias, pourtant hostile à l'expédition de Sicile en 415 av. J.-C., devait loyalement diriger comme stratège les troupes athéniennes envoyées contre Syracuse... Et y laisser sa vie. Paradoxalement, la trahison vint d'Alcibiade, pourtant chouchou du parti démocratique.

 

Mais dans un autre contexte, celui de l'irrésistible ascension de Rome, certaines aristocraties franchirent le pas. Ainsi, la civilisation étrusque a tout autant été détruite par les Romains que par ses propres aristocrates, menacés par une poussée de ce que les auteurs antiques appellent « la plèbe » sans plus de précision. En 302 av. J.-C., les Romains intervinrent à Arrétium (Arezzo) où la puissante famille des Cilnii, ancêtres de Mécène, l'ami d'Auguste, se trouvait confrontée à une révolte de la population [1]. Les Romains rétablirent l'ordre, sans doute au profit des Cilnii, bien que Tite-Live évoque une « réconciliation » entre aristocrates et plébéiens. De même, l'intervention romaine contre Volsinies, l'ultime bastion de l'indépendance étrusque, en 264 av. J.-C. fut apparemment motivée par une révolte de la plèbe [2]. A l'autre bout de l'Italie, en Grande Grèce, on peut observer le même type de situation. En 282 av. J.-C., la cité grecque de Thourioi (ou Thurii), qui se trouvait aux confins de la Calabre et de la Basilicate actuelles sur le Golfe de Tarente, était menacée par les Bruttiens et les Lucaniens. Le parti aristocratique appela Rome à l'aide et cette dernière vainquit les envahisseurs puis mit une garnison dans la ville. Cela déplut aux Tarentins, qui exerçaient l'hégémonie sur la Grande Grèce, mais peut-être aussi au parti démocratique thourien puisque lors de la prise de Thourioi par les Tarentins, ces derniers non seulement chassèrent la garnison romaine mais exilèrent aussi les aristocrates thouriens [3]. On peut toutefois observer que dans ce cas, chaque parti fait appel à une puissance étrangère, une pratique hélas courante dans les cités grecques. Peu après, en 280 av. J.-C., les Tarentins eux-mêmes furent confrontés aux mêmes divisions : tandis que les aristocrates souhaitaient une entente avec Rome (ce qui, dans ce contexte revenait à abdiquer toute ambition politique en Italie), les démocrates, adeptes d'une ligne plus « nationaliste », choisirent la guerre et firent appel à Pyrrhos roi d’Épire pour la mener. Appeler un condottiere extérieur pourrait relever à première vue de la même logique, mais l'expérience avait montré que Tarente était capable de préserver son indépendance, malgré les ambitions d'un Alexandre le Molosse, autre roi d’Épire, oncle et beau-frère d'Alexandre le Grand, venu en Italie méridionale pour les mêmes raisons vers 334 av. J.-C. [4]. Plus tard, pendant la Guerre des Gaules, on peut relever que Vercingétorix, avant de devenir le héros malheureux de l'indépendance gauloise, semble bien avoir été au départ le chef du parti « populaire » de la cité des Arvernes, bien qu'aristocrate lui-même. Prenant le pouvoir par une sorte de coup d’État, il évinça ce faisant une bonne partie l'aristocratie arverne, qui semblait plus disposée à s'entendre avec l'envahisseur romain [5].

 

De manière générale, les Romains avaient une nette tendance à favoriser les régimes aristocratiques « modérés » plutôt que les démocraties. Rome était elle-même une cité aristocratique dominée par les puissantes familles (gentes) du patriciat qui siégeaient au Sénat et fournissaient les magistrats. Les plébéiens luttèrent avec acharnement pour obtenir l'égalité des droits et l'accès aux magistratures. Surtout, la plèbe romaine obtint très tôt un collège de magistrats particuliers, les tribuns de la plèbe, dotés de pouvoirs relativement importants, ce qui donne d'ailleurs à la République romaine cette dimension très originale, et pour tout dire mixte, avec pour résultat un régime à dominante aristocratique tempéré pourrait-on dire par des éléments démocratiques. Mais les patriciens romains n'aimaient guère les vraies démocraties, qui auraient donné des idées à leur propre plèbe, déjà revendicative et souvent mécontente. C'est pourquoi les aristocraties, les « hommes bien nés », les vieilles familles des cités méditerranéennes savaient pouvoir compter sans trop de difficulté sur le très conservateur Sénat romain. Bien sûr, il faut se garder de toute généralisation abusive : certaines aristocraties sont restées farouchement hostiles aux Romains, et l'on peut citer les redoutables Samnites. Tout au long des féroces guerres qui opposèrent Rome aux belliqueux montagnards des Abruzzes, il n'est jamais question, du moins chez Tite-Live, de dissensions internes et de tensions sociales à l'intérieur de ce peuple. Il y en avait très certainement, mais il apparaît que l'aristocratie samnite est restée relativement soudée dans son hostilité à Rome. Les Samnites conservent une identité ethnique forte à la veille de la guerre sociale, au début du Ier siècle av. J.-C., alors que les Étrusques sont déjà largement romanisés, que leur civilisation est moribonde et leur langue presque éteinte tandis que l'osque parlé par les Samnites et les Lucaniens est encore attesté par des inscriptions.

 

Ces aristocrates étrusques, grecs ou gaulois n'avaient probablement pas le sentiment de « trahir » puisqu'ils demeuraient fidèles... à leurs intérêts d'une part, et qu'ils préservaient malgré tout une relative autonomie de leur communauté d'autre part. Pourtant, en renonçant à l'indépendance des cités qu'ils gouvernaient, ils mettaient de fait un terme au rayonnement et au dynamisme de ce qu'on appelle la « civilisation étrusque » ou la « civilisation gauloise », et, à terme, ces dernières devaient disparaître et les langues étrusques et gauloises seraient oubliées. L'expérience montre en effet que le dynamisme économique et culturel est souvent lié à une forme d'impérialisme. L'Athènes classique, en guerre quasi-permanente durant les V° et IV° siècles, apparaît infiniment plus puissante que l'Athènes en paix de la basse époque hellénistique ou de l'époque romaine. La civilisation grecque est certes un cas particulier : elle avait acquis un tel rayonnement, une telle expansion géographique, elle avait si bien su séduire les autres peuples qu'elle devait non seulement survivre, mais encore helléniser les Romains et même assumer l'héritage de la romanité en Orient avec Byzance. Mais, hormis cette exception notable, l'histoire des Étrusques et des Gaulois nous rappellent fort à propos qu'une civilisation doit pouvoir s'appuyer sur des structures politiques fortes. La faiblesse géopolitique se traduit inéluctablement par un déclin de la civilisation. Nous savons, nous autres Français, que la défaite finale de Napoléon 1er a porté un rude coup au rayonnement de la civilisation française. Certes, la France devait se redresser et recouvrir une partie de son prestige et de sa vitalité dans la suite du XIX° siècle, mais l'Europe ne serait plus jamais « française » comme elle l'avait été entre le règne de Louis XIV et la chute du 1ère Empire. La défaite française de 1815 avait ouvert la voie aux Britanniques dans le monde et aux Allemands en Europe. De la même façon, et malgré l'illusion gaullienne qui jusqu'à nos jours masque cette tragédie, les trois défaites majeures de la France au XX° siècle, en 1940, 1954 et 1962 ont entraîné à terme un affaiblissement de la puissance française et par ricochet de notre civilisation. Et cette civilisation déclinante se retrouve confrontée parallèlement à un afflux sans précédent d'immigrés en provenance pour beaucoup d'une aire culturelle plus dynamique... Rien n'est irréversible, et la France a montré dans le passé qu'elle était capable, après des périodes d'affaiblissement, de se redresser. Mais je pense que cela passe nécessairement par la « renationalisation » de nos élites, et ce n'est pas gagné.

 

Car nos élites ont trahi, mais contrairement aux aristocrates gaulois ou étrusques, elles ont trahi, non point avec l'excuse de préserver un semblant d'autonomie, non, elles ont trahi en reniant leur appartenance nationale. Et qu'on ne vienne surtout pas me dire que c'est la « mondialisation ». Les élites américaines, allemandes ou japonaises restent très nationales (pour ne pas dire nationalistes) par exemple. Mais les élites françaises, elles, parient de moins en moins sur la France. Pourquoi ? Sans doute parce que notre pays a cessé d'être un modèle envié et vanté de par le monde. Il n'y a pourtant pas que ça. Nos élites font preuve d'un véritable aveuglement. Je pense qu'après la perte de notre empire colonial, une partie de nos élites ont vu dans la construction européenne l'opportunité de se récréer, d'une certaine manière, un « empire » qui nous donnerait le rayonnement et l'influence auxquels nous aspirons. Car la France a toujours voulu jouer dans la cour des grands, et c'est une saine ambition. A l'origine, d'ailleurs, le projet de nos élites de reconstruire une « Europe française » n'était pas ridicule. Avant la réunification allemande, la France était incontestablement la puissance continentale dominante en Europe occidentale. Rétrospectivement, même si c'est assez désagréable à entendre, la chute du Mur n'a pas été une très bonne affaire pour la France, parce qu'elle a replacé le rival allemand au cœur du continent et des équilibres géopolitiques européens. Le continent s'est peut-être « réunifié »... mais au profit exclusif de l'Allemagne (et des États-Unis). Et, au lieu de le comprendre, nos élites persévèrent depuis les années 90 dans ce projet européen mortifère que ne nous apporte que son lot de désillusions. Nos élites ont très mal négocié la réunification allemande, l'éclatement de la Yougoslavie, l'élargissement de l'Union et la création de l'euro. Lorsque nous regardons lucidement la politique européenne de notre pays depuis la fin de la guerre froide, on s'aperçoit que ce n'est pas brillant. Et, à force de se fourvoyer au seul bénéfice de la République fédérale, nos élites ont fini par se mettre à l'heure allemande...

 

Un peuple survit-il sans ses élites ?

Ce n'est pas la première fois dans l'histoire que des élites renient leur communauté d'origine pour s'assurer une meilleure position ou pour sauver les meubles. Lorsque les Ottomans conquirent les territoires byzantins et les royaumes balkaniques (Bulgarie, Serbie, Albanie, Valachie et Moldavie) à la fin du Moyen Âge, une partie des élites chrétiennes se convertirent à l'islam pour conserver leur fortune et profiter des avantages que pouvait procurer un état dynamique en pleine expansion. On connaît des aristocrates grecs passés à l'islam, mais aussi des princes valaques. Ironiquement, un descendant de Vlad l'Empaleur, inexpiable ennemi des Turcs au milieu du XIV° siècle, se convertit à l'islam [6]. Une autre partie de l'élite a fui : les Grecs et les Albanais affluent en Italie du sud et dans les possessions vénitiennes devant l'avancée ottomane ; de nombreux Serbes et Bosniens se mettent au service des Habsbourg, qui se retrouvent propulsés au rang de « rempart de la chrétienté ». Les populations chrétiennes des Balkans se sont retrouvées privées d'une bonne partie de leurs élites. Seule l’Église orthodoxe a maintenu un embryon d'identité « nationale », encore faut-il préciser qu'elle était aux mains des Grecs et que les Slaves se trouvaient marginalisés. Ce n'est pas un hasard si, quand on étudie la résistance grecque à l'occupation ottomane, on ne trouve quasiment que des pirates, des bandits et des bergers. Même si le tableau mériterait d'être nuancé, il faut bien voir ce qu'est devenue la Grèce durant la « nuit ottomane » : la vie urbaine, si brillante pendant l'Antiquité et une partie du Moyen Âge, s'est presque partout éteinte ou du moins assoupie ; les Grecs de l'époque classique, si imbus de leur urbanité, qui considéraient comme semi-barbares leurs congénères d’Épire et d'Etolie, organisés en tribus de bergers transhumants volontiers pillards, auraient été stupéfaits d'apprendre que ce mode de vie s'était quasiment généralisé pour leurs descendants dans la Grèce ottomane. Lorsque la Serbie renaît comme État, c'est parmi les familles de marchands de porcs qu'on choisit la dynastie des Obrenovic.

 

On constate donc que les Grecs, les Serbes et les Bulgares ont survécu comme peuples, même privés d'élite. Mais pendant tout ce temps, ces peuples, dominés et humiliés par le maître turc, ont végété en marge de l'histoire. La production culturelle grecque ou bulgare de l'époque ottomane est sans commune mesure avec la production médiévale ou celle de la Renaissance nationale du XIX° siècle. D'ailleurs, ce n'est pas un hasard si cette renaissance du XIX° siècle s'accompagne de la découverte et de l'appropriation du concept de « nation » diffusée par la Révolution française, et de la réapparition d'élites intellectuelles parmi ces populations longtemps assujetties. C'est pourquoi aujourd'hui encore, la Grèce et la Bulgarie vouent un culte aux poètes et écrivains du XIX° siècle qui ont porté la Renaissance nationale, et d'abord en redécouvrant et en codifiant la langue. Ce sont ces nouvelles élites qui ont popularisé les luttes de libération nationale, qui lui ont donné ses lettres de noblesse en entamant le récit de nouvelles épopées nationales. Les premiers combattants indépendantistes grecs sont pour certains des officiers du tsar issus de riches familles phanariotes (Grecs d'Istanbul) comme Ypsilantis. Là encore, ce n'est pas un hasard : la conscience nationale naît d'abord chez ces hommes-là, riches, cultivés et dont l'horizon était bien plus large que celui des Klephtes (bandits montagnards), des Maniotes ou des Tsakoniens du Péloponnèse qui allaient fournir le gros des troupes pour la guerre d'indépendance grecque.

 

Pour conclure, on peut dire que oui, un peuple peut survivre sans élite. Survivre, mais pas vivre, rayonner et prospérer. Et la France est une nation qui a toujours souhaité apporter quelque chose au monde, faire entendre sa voix. Il me paraît difficile pour un peuple comme le mien de survivre en disparaissant de l'histoire. Il est donc urgent que nos élites, ou au moins une partie d'entre elles, reprennent confiance en la France.

 

Première partie de l’article

 

[1] Tite-Live, X, 3

 

[2] Heurgon J., Rome et la Méditerranée occidentale jusqu'aux guerres puniques, 1980, p.335

 

[3] ibid, pp.338-339 ; Valère Maxime, VIII, 6

 

[4] Tite-Live, VIII, 2, 17, 24

 

[5] César, De Bello Gallico, VII, 4

 

[6] Cazacu M., Dracula, 2004, pp.240-241



18/01/2015
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